Parmi les nombreux romanciers que compte le Gabon, les femmes ont réussi à se faire une place de plus en plus honorable sur l'échiquier littéraire national et même international. Pour cette première édition, "Echos Littéraires", le désormais cyberjournal du CRELAF a rencontré l'une d'elle. Il s'agit de Justine Elo Mintsa qui nous livre ses secrets avec le monde de l'éducation et de la littérature.
Echos Littéraires: Bonjour Justine Mintsa, pouvez-vous nous parler un peu de vous?
Justine Mintsa: (rires) Que voulez-vous que je vous dise? Je m'appelle Justine Mintsa, je suis gabonaise, enseignante de littérature anglaise à l'Université Omar Bongo, écrivaine, mariée, mère de famille...
Echos Littéraire: Comment êtes-vous arrivée à l'écriture?
Justine Mintsa: Par la lecture ! Mon père était instituteur, j'ai donc grandi dans un univers où le livre faisait partie de mon quotidien. Nous lisions la Bible et autres choses. Il se trouvait aussi qu'à l'école, les matières scientifiques n'étaient pas mon fort. J'affectionnais plutôt les matières littéraires. D'où mon goût pour la lecture. A 12 ans, j'avais déjà avalé les grands classiques de la littérature française. Par voie de conséquence, j'ai développé aussi la rédaction, l'art de rédiger, d'écrire. J'adorais lire et j'aimais vraiment écrire. Ecrire, c'est m'évader à travers mon imaginaire, à travers ma plume, c'est vraiment un plaisir.
Echos Littéraires: Cela voudrait donc dire que c'est tout narurel que vous soyez venu à l'enseignement ?
J. M. : Oui, quand j'enseigne, je n'ai pas l'impression de faire un travail. Expliquer un sujet littéraire, parler d'un auteur ou d'une pièce de théâtre est tout à fait naturel pour moi. C'est -à- dire que je me sens pleinement investie et je peux partager ce plaisir avec les étudiants. Les cours deviennent alors des sujets sur lesquels on débat comme si on était dans un corps de garde. Bien sûr, il y a l'aspect magistral parce qu'on ne peut pas se départir de la rigueur. C'est juste pour dire qu'enseigner pour moi est un véritable plaisir, un grand moment de partage. Je fais en sorte que mes étudiants essaient de s'exprimer, qu'ils fassent sortir ce qu'ils ont dans leur tréfond.
E. L : Après votre première oeuvre, Première lecture, une poésie pour enfants, sous sommes un peu surpris qu'àprès cet ouvrage, vous passiez au roman pour « adultes ». Est-ce un processus préparé d'avance ou une contingence?
J. M. : Je vais commencer par rectifier. Première Lecture n'est pas ma première oeuvre , mais la deuxième. Ma première oeuvre s'intitule Un seul tournant Makôsu qui parle des problèmes que rencontrent les jeunes Universités africaines. Là, les thématiques sont nombreuses: les problèmes de recherche, la culture traditionnelle, le modernisme, le conflit des générations, la politique parce que je l'ai écrit à une époque où la démocrtaie était à peine émergente. J'aborde ce thème de démocratie pour voir comment il est vécu dans certains pays africains à travers les Institutions. Il s'agit aussi d'analyser l'impact de certaines visions politiques sur les Institutions qui sont au tournant de la République. Un seul tournant Makôsu est donc mon premier roman qui reconstruit mon univers naturel qui est l'Université.
Pour revenir à votre question, Première lecture est un livre que j'ai écrit en cinq jours. J'ai été inspirée par ma vocation d'enseignante en me disant qu'il fallait que j'instruise les jeunes pour qu'ils aient certaines aptitudes dans la société un fois qu'ils auront grandis.
E. L.: Première Lecture est alors un ouvrage à caractère pédagogique?
J. M. : Etant chargée d'un cours intitulé Théorie des Genres Littéraires à l'Université, Première lecture est en fait le condensé romancé de trois genres littéraires que sont le conte, le théâtre, et la poésie. Mais il y a aussi dans la narration la musique des mots, leur rythme, etc. Je voulais sensibiliser les jeunes dès le bas âge. Je voulais que l'enfant soit déjà initié à la lecture. Grâce au style, grâce à l'auteur, on peut voyager, on peut voyager dans sa tête et découvrir. Et puis le théâtre c'est quelqu'un qui raconte une histoire avec le corps d'un groupe. Au lieu de raconter seulement avec les mots, le théâtre raconte avec le corps. Pour les enfants, je l'ai fait un petit peu avec naïveté pour qu'ils sachent ce qu'est le théâtre. Et puis la poésie, c'est la musique des mots, c'est un chant parlé, c'est le rythme, c'est l'imaginaire. J'ai donc contruis cela autour d'une histoire d'amour entre un Anglais et une Africaine. J'ai joué avec la communication à un autre degré; c'est-à-dire le père qui est aveugle, mais qui sait lire à travers les sons... et cela a été pour moi un prétexte pour introduire de petites valeurs pour les jeunes.
E. L. : devons-nous comprendre que votre livre est également un moyen pour inculquer des valeurs traditionnelles aux enfants nés dans la modernité?
J. M. : Je me dis qu'être moderne ne signifie pas renoncer à ses valeurs, à ses racines. Nous avons des valeurs positives que nous devons conserver. Voyez-vous, nous sommes Africains, un enfant africain ne doit pas soutenir le regard d'une vieille personne. Dans Première lecture, Obone, bien que son père soit aveugle, n'a jamais daigné le regarder en face. Ce sont ces petites choses que j'ai voulu introduire dans cet ouvrage. Et puis, il y a de petits plaisirs que nous procure la nature: une goutte d'eau sur une feuille de tarot. Est-ce que les jeunes savent encore apprécier cela? Mais le but général de cet ouvrage est finalement d'interesser les jeunes à la lecture.
E. L. : Quel est finalement le sens que vous assignez à la lecture?
J. M. : Qu'est-ce qu'on ressent quand on lit? Quand je lis un beau texte, je suis heureuse. Je reste émerveillée à l'idée de savoir qu'il puisse exister des personnes qui sachent si bien écrire. Des fois je me dis que c'est prétentieux de dire que je suis écrivain. Devant de nombreux textes, je me dis « Qu'est-ce que les autres écrivent bien! » Voyez-vous, je suis encore là à m'émerveiller de ce que les autres ont écrit, à trouver qu'un beau livre est une bonheur.
E. L.: qu'est-ce qui constitue le matériau, la matière première de vos textes? En un mot, où tirez - vous votre inspiration?
J. M. : Dans mes oeuvres en fait, mon matériau, c'est mon univers, mon environnement, c'est le contexte, c'est la vie de tous les jours, le quotidien. Je suis un peu comme une caméra qui se promène et filme tout ce qu'elle voit. Je présente le fait tel qu'il est et je laisse au lecteur le soin d'en juger. Bien évidemment, il y a de la créativité, mais je pars des faits réels. Ma préoccupation est réelle, ce qui me motive, c'est d'injecter nos valeurs dans les écrits. Certains disent « qu'il faut l'universalité. Pour être un grand auteur, il ne faut pas que les gens sachent d'où vous venez, il ne faut pas qu'on devine votre nationalité etc. » Je suis absoulment contre. Nous sommes dans la mondialisation où chacun apporte ce qu'il a de spécifique, mais si on se dilue dans un mimétisme à outrance, si on se dilue dans l'identité des autres, qu'est-ce qui restera de nous ? On n'existera plus! Dans une tournée organisée par ma Maison d'édition, en 2001 au Canada, j'ai été heureuse de présenter aux Canadiens la culture gabonaise, et je crois qu'eux aussi étaient heureux de connaître des choses qu'ils ignoraient sur la culture de notre pays; il y a des relens positifs de chez nous qu'ils ont apprécié et qu'en tant que Gabonais, nous avons le devoir d'imposer , d'exposer. Je veux qu'on reconnaisse le Gabon dans mes écrits, vous savez bien que Sheakespeare est Anglais, mais le Gabonais se retrouve dans Sheakespeare. Le gabonais se retrouve dans O'thello. Sheakespeare a parlé d'un problème qui se trouvait dans un contexte donné, il n'a pas parlé du monde entier, et pourtant les Français, les Italiens, etc. se retrouvent dans ses écrits.
E. L.: Que représente le monde aujourd'hui, pour vous écrivaine ?
J. M. : je me dis que le monde d'aujourd'hui doit être un énorme bouquet de fleurs, un immense jardin dans lequel chaque fleur a sa place et vante sa beauté et non un bouquet où des fleurs cherchent à se greffer pour imiter d'autres fleurs. Abondonner sa culture, c'est faire preuve de lâcheté. Il faut que notre monde soit ce lieu du rendez-vous du donner et du recevoir.
E. L.: Lorsque nous lisons "Histoire d'Awu", d'aucuns en sont arrivés à dire que c'est «plutôt un traité d'anthropologie, un traité d'ethnographie,etc. ». Vous disiez d'ailleurs que lorsque vous écriviez "Un seul tournant Makôsu", vous avez reconstitué votre élément naturel: l'Université avec sa culture, la culture africaine et autres. Nous aimerions savoir ce que vous en pensez. Quelle est votre opinion?
J. M. : Je crois qu'un texte peut être exploité de différentes manières. Un ethnologue lira mon livre à travers le prisme de l'ethnographie. Le sociologue avec ceux du sociologue etc. En écrivant, je n'avais aucune intention de faire un travail ethnographique.
E. L.: De la même manière, comment jugez-vous l'opinion de certains critiques nationaux, tels Ambourhouet-Bigmann, lorsqu'il dit que « la littérature gabonaise est une littérature du mini terroire »? C'est-à-dire que l'on retrouve dans presque toutes les productions littéraires gabonaises, les écrivains transposant la culture de leur terroire d'origine. On peut citer Ludovic Obiang qui parle des Fang, Jean Divassa qui parle, lui, des Punu,etc...
J. M. : Ecoutez, j'estime que c'est une richesse. C'est un moyen puissance de faire vivre notre culture. Voyez-vous, le tout est de créer, mais chacun recree un microcosme. Ce que je dois dire c'est que la littérature gabonaise en tant que telle est engagée, n'en déplaise à ceux qui pensent le contraire. Parler de la culture, c'est aussi une forme d'engagement. L'engagement, qu'on se le dise a des degrés. Parler de son ethnie, c'est aussi s'engager. C'est une manière d'être témoin de son temps, de sa culture. Cela n'exclut pas la créativité, la beauté du texte, la littérarité. Même les écrivains africains de l'immigration, tel qu'Alain Mabanckou qui vient d'obtenir le prix des cinq continents, recreent quand même leur environnement africain dans leurss textes. Je crois que les lecteur d'ailleurs ont parfois envie de voir ce qui se passe au Gabon. Les Autres ont déjà écrit sur eux, alors que nous sommes si peu représentés . Faut-il abandonner ce que nous faisons pour faire ce que les autres ont déjà fait ? Je trouve que c'est regrettable !
E.L. : Dans le même ordre d'idées, un autre critique littéraire, Fortunat Obiang disait, il y a quelques années, que « la littérature gabonaise n'existe pas ». Il a certainement dû changer de positions aujourd'hui, vu qu 'il a écrit un article intéressant intitulé « Eloge et défense de la littérature gabonaise ». Quel est votre avis à ce sujet ?
J.M.: C'est son point de vue. Il dit qu'elle n'existe pas, d'autres penseront le contraire.
E.L: Dans "Histoire d'Awu", vous abordez avec pertinence la question de la stérilité de la femme. Cette question est-elle si préoccupante pour vous ?
J.M: Evidemment. La stérilité de la femme est vraiment un sujet très douloureux, surtout dans notre contexte où avoir une progéniture est le projet de tout homme et de toute femme. Voyez-vous, un homme, lorsqu'il n'a pas d'enfants, n'est pas considéré. Il n'a pas le même statut que les autres hommes qui ont pu en avoir. Il est « écarté de la participation », il n'a pas un statut de sage, il est pris pour quelqu'un qui n'a pas d'expérience et ne peut donc pas prendre certaines décisions pour la vie de la communauté.
E.L: Et celui de la femme ?
J.M: Effectivement, c'est pour dire que si pour l'homme c'est déjà difficile à plus forte raison pour la femme. D'ailleurs, notre culture veut que ce soit la femme qui est stérile. Une femme qui n'a pas d'enfants, vous le savez, fait tout pour mériter sa place au foyer. Elle est obligée de faire un océan de sacrifices: elle devient la mère de son mari, de ses coépouses. Elle doit supporter les quolibets de sa belle-famille. Tout cela parce qu'elle ne peut accomplir sa mission première: Enfanter. La femme stérile doit donc, trouver des compensations presque surhumaines, je dirais pour se faire pardonner. Elle devient alors très malheureuse et je trouve, pour moi qui suis mère de famille, que c'est très injuste tout le calvaire que l'on fait vivre aux femmes sans enfants. C'est pour cela que j'en parle dans mon livre.
E.L: Oui mais nous savons aussi que la tradition a une grosse part de responsabilité dans cette considération qu'on a de la femme stérile. Est-ce qu'on doit aussi lire dans vos ouvrages une forme de dénonciation de ce côté pervers de la tradition ?
J.M: Evidemment ! Vous, vous l'avez compris. C'est une réalité, n'est-ce pas ? Nous devons reconnaître que nos traditions ont un côté pervers qui est inacceptable. A cause de la tradition, des hommes et des femmes font vivre un calvaire spécialement aux femmes stériles et aux veuves. Et ça c'est inacceptable! C'est pour cela que j'en parle parce qu'il faut que certains comportements changent.
E.L: On voit dans "Histoire d'Awu" tout comme dans Un seul tournant Makôsu que la femme reste très attachée à son mari, au maintient et à la stabilité de son foyer. Est-ce que c'est votre idée de la femme ?
J.M: Certainement. Je pense que les femmes doivent être attachées à certaines valeurs comme la famille dans laquelle elle a un grand rôle à jouer.
E.L: Effectivement, mais d'un autre côté, Oyomo et Awu dont les vies sont très semblables sont des femmes au foyer comme vous. Est-ce qu'on ne peut pas dire que vos productions littéraires subissent l'influence de votre propre vie. Est-ce que vos oeuvres ne sont pas finalement autobiographiques ?
J.M: (Rires) je m' y attendais, c'est une question presque reccurente ! Vous savez, on ne parle mieux que des choses qu'on connaît. Je ne peux pas dire que je parle exclusivement de moi. En fait, je voudrais un peu corriger l'image qu'on se fait de l'époux africain: père fouettard qui bat sa femme, ivrogne, etc. J'en ai assez! Je veux qu'on découvre un autre mari africain; Un homme aimant et responsable. Un homme qui inspire des valeurs. C'est cette image-là que je voudrais insérer dans le registre des hommes africains que l'on peut retrouver dans la littérature.
E.L: Donc vous ne partagez pas l'avis de beaucoup qui pensent que les hommes noirs ne savent pas aimer ?
J.M: Oh que non ! Je suis foncièrement opposée à cette idée préconçue selon laquelle les hommes noirs sont des brutes ! Il y a des Noirs qui savent aimer. Ils sont certes rigoureux, mais ils sont doux aussi. Les Noirs aimants, ça existe. Et puisque ça existe, il faut le dire, il faut en parler, il faut que cette catégorie-là soit représentée dans la littérature.
E.L: Justine Mintsa, êtes-vous toujours membre de l'UDEG ( Union Des Ecrivains Gabonais)?
J.M: Oui bien sûr, je suis toujours membre de l'UDEG. C'est ma famille culturelle. J'en suis la Présidente honoraire depuis que j'ai quitté le poste de Présidente en 2001 et j'ai de bons rapports avec mes confrères.
E.L: Quelles sont les projets de l'UDEG cette année ?
J.M: hum! Bien qu'étant toujours membre, je ne peux vraiment pas vous parler du programme d'activités qui a été mis en place cette année.
E.L: Et en ce qui vous concerne ?
J.M: Je suppose que vous voulez parler de mes prochaines productions ? Hum ! Disons que le livre est comme un enfant. Dans notre culture, lorsqu'une femme est enceinte, elle n'en parle pas. C'est quand la grossesse se laisse voir que les gens s'en rendent compte. Il en va de même pour ma production littéraire (rires). Quand le livre sortira, vous le verrez, mais en attendant, je ne dirai rien.
E.L: Justine Mintsa à la fin de cette entrevue, si on devait vous faire un voeu, ce serait quoi ?
J.M: (elle regarde le plafond, un moment, puis rire ) La possibilité de créer, créer, créer...
E.L: Merci Justine Mintsa...
J.M: C'est moi qui vous remercie.
Propos récueillis par Wilfried Idiatha (4ème Année Lit. Af.), Désiré Clitandre Dzonteu (4ème Année Lit. Af.) et Serge Koffi Koudouovo (1ère Année Lit. Af.)
Photos: Serge Koffi