Présenté par:
Guy Wilfried IDIATHA
Paterne ETSELLAH
Clovis Elie MOUELLE
Wilfried MABIKA BOUSSOUGOU
Membres du Cerle de Refléxion des Etudiants en Littératures Africaines
INTRODUCTION
Le thème qui fait l’objet de notre exposé s’intitule : « L’inscription de la folie dans la poésie gabonaise ».Il faut dire que le motif de la folie n’est pas nouveau en littérature ; plusieurs écrivains africains pour ne citer que ceux-là, en ont fait largement écho, lorsqu’ils ont voulu, ,à la naissance de la littérature à l’aurore de la littérature négro-africaine, répondre par le dénie aux propos vaguement racistes que l’homme blanc était parvenu à faire admettre dans les consciences, propos selon lesquels ,l’homme noir serait un grand enfant malade, un fou qu’il fallait à tout prix ramener à la raison au moyen d’un traitement approprié. Aimé CESAIRE reconnaîtra avec un humour noir,comme pour couper de l’herbe au pied du Blanc insolent dans son Cahier d’un retour au pays natal : « Nous nous reconnaissons de la démence précoce, de la folie flamboyante, etc. ».
L’œuvre que nous avons choisi pour notre étude est Patrimoine de Lucie MBA . A travers cet ouvrage, nous examinerons l’ état de la folie dans sa splendeur afin de révéler la folie non pas seulement comme elle se fait voir ,mais encore comme on ne l’a jamais vu ; d’en voir les aspects les plus forts et les plus vils ; de voir le caractère contrastant que peut nous laisser entrevoir ce thème à travers la plume de notre poétesse .
I. SITUATION DE L’ŒUVRE
Patrimoine est composé de 33 poèmes reparties en trois(3) parties : «Démence », «Brisure » et « Ego éclaté».
I.1.Démence :
La première partie de l’ouvrage de Lucie Mba est composée de seize (16) poèmes et s’intitule « Démence ».
Dans cette partie, la poétesse nous fait le portrait physique et moral des personnages qu’elle a rencontrées dans les lieux publics de Libreville qui, chacun pour leur part, sont le témoignage vivant des dures réalités que partagent chaque Librevillois voire chaque gabonais :Misère, pauvreté, malheur, mort, etc.
Ces personnages que l’on qualifierait aisément tantôt de fou, tantôt de désœuvré(c’est selon), nous paraissent d’une extraordinaire familiarité et dont l’errance, la démence dans laquelle ils sont plongés ne nous laisse pas indifférents.
C’est surtout dans cette partie que l’on y trouve clairement évoqué le motif de la folie, problématique de tout l’ouvrage de la poétesse gabonaise.
I.2. Brisure :
« Brisure » est la seconde partie de Patrimoine. Elle est composée de six(6) poèmes.
Dans cette partie, on y évoque également le phénomène de la folie mais ce n’est plus ici, à l’inverse de la première partie, une folie clinique mais une folie morale. Elle nous fait découvrir le sort de ces SDF, démunis, laissés pour compte de la société gabonaise et dont elle se plaît à travers eux, d’éveiller une sorte de « sensibilité de plus en plus défaillante. »
I.3.Ego éclaté :
C’est la dernière partie de l’œuvre de l.mba.Elle tient en onze(11) poèmes.
Dans cette partie, la poésie y est « intimiste, réaliste, parfois révoltante. » La poétesse nous fait part de ses sentiments, de ses amours perdus ou désirés. La poésie dans « Ego éclaté »est également faite d’emprunts, d’intertextualité par une forme de « réplique textuelle.
II. POETIQUE DE LA FOLIE
Dans le poème intitulé « toile de fond »,la poétesse semble nous présenter son projet ; c’est des fous dont elle va parler dans son ouvrage. Mais jusque-là rien ne nous laisse présager que les personnages qu’elle va évoquer sont chargés soit positivement ou négativement. Or, on se rendra compte que le personnage du fou évoqué par Lucie MBA, tout au long de son recueil, est un être écartelé entre la norme et l’écart. Ce sont des fous affichant soit des comportements exemplaires soit des comportements démesurés. Soit des facettes positives, soit des facettes négatives.
II.1.Le fou : un personnage exemplaire :
Les fous dits exemplaires se manifestent surtout,positivement sur le plan moral. En effet, ces fous sont à priori taxés de n’importe quel nom d’oiseau au vu de leur apparence physique. Mais, moralement, ils ont des atouts. C’est le cas par exemple du fou du « Port- Môle. »
Ce fou est un introverti ;C’est-à-dire qu’il vit son monde intérieur, c’est un rêveur, un homme à la recherche d’un Ailleurs et qui n’est pas fasciné par le monde naturel, u espace de corruption et de dégénérescence mais plutôt par un monde que lui seul sait voir et désire explorer.Il veut fuir le « Spleen »,l’expression de sa souffrance physique voire spirituelle pour l’idéal. Le fou du Port-Môle est à l’image de l’oiseau baudelairien :L’Albatros. D’ailleurs, sa présence au port, lieu de trafic maritime n’est pas fortuite.Il n’y a donc aucun doute, ce fou est u voyageur immortel car, il ne voyage pas avec son corps mais ave son âme.
Tout porte donc à croire que le fou du Port-Môle n’a rien de négatif. Bien au contraire, il adopte une attitude des grands penseurs tels que Charles BAUDELAIRE qui compare souvent le poète au « prince des nuées » qui hante la tempête et qui est souvent incompris de son entourage.
Comme le fou du Port –Môle, le fou du « Carrefour 9 étages, entre les immeubles Charleston et Libertis » est également un personnage exemplaire.
Dès l’amorce de ce poème, il apparaît un oxymore attesté par la juxtaposition des termes « lucide » et « fêlé.Cela suggère ici, cet embarras que la poétesse éprouve. Elle est en effet, partagée entre considérer ce personnage comme un fêlé ou un être lucide. Mais tout au long du poème, nous découvrons quelques aspects qui démontre que ce fou n’est pas fêlé mais un être lucide ;Car, il se soucie de la vie des écoliers ; La phrase exclamative : « Pas de passage clouté ! » est révélatrice de ce souci, parce que les passages cloutés ont souvent pour rôle d’aider les piétons à traverser .Or, ce personnage que l’on qualifierait de fou à première vue est conscient que sans ce passage, des pauvres écoliers sont livrés à eux-mêmes. L’assonance en [ã] de « calmement » et « fermement » prouve qu’il y a harmonisation des actions entre l’action de régulation du fou d’une part, et l’obéissance des enfants, d’autre part. Il est évident que ce personnage n’est pas un fou mais un homme lucide et sa lucidité égale celle des hommes dits « normaux ». Au-delà de ce comportement exemplaire manifesté par des sujets masculins, nous pouvons également souligner cette attitude chez les femmes.
L’exemple d’un personnage dit « fou » qui s’illustre positivement est aussi celui que l’on retrouve dans le poème « Petit Paris ». Ce poème de quatorze vers s’ouvre sous le signe d’un questionnement. Les deux interrogations du premier vers mettent en relief le caractère indécis de la poétesse. En effet, elle n’arrive pas à trouver un qualificatif à Rachel:« Sonnée? Hallucinée? ». Elle n’en sait rien. Rachel est pauvre ,celle-ci n’arrive pas à subvenir à ses besoins comme l’atteste les deux vers suivants : « lasse de son caddie sans cesse vide ». Les conditions existentielles de Rachel sont exécrables tout y est souffrance d’où son désespoir. Elle fume un « tant pis-tant pis » comme pour divorcer d’avec ce monde. Elle veut s’évader des vicissitudes de la vie. Elle s’unit alors à l’herbe.
La prise de « tant pis-tant pis » est pour elle comme un oxygène,un souffle nouveau qui lui permet de regarder la vie la tête haute. Cela veut dire aussi que cette folle ne veut pas se laisser faire ;Elle ne veut pas fuir ou s’évader elle veut continuer à lutter, le « tant pis-tant pis », tout comme l’oxygène, lui procure la vitalité, l’énergie dont elle a besoin pour combattre les aléas de la vie.
Evidemment, Rachel fait partie de ces femmes qui combattent pour une amélioration de leurs conditions de vie. Elle combat à sa façon contre la misère et la pauvreté, même quand la société la tient comme pour produit fini, elle, continue de combattre, voire d’espérer.
Au regard de ce qui précède, tout porte à croire que Lucie MBA peint ces « êtres de papier » que l’on qualifie de fou, sous un angle plutôt positif. Toutefois, les fous de Patrimoine ne sont pas tous des modèles.
II.2.Le fou :un être de la démesure :
Le personnage du fou peint par L. MBA est un être de la démesure. Un adepte de Dionysos.
En effet, dans le poème « Carrefour Mont-Bouët : Le trou », la poétesse établit une comparaison entre le comportement de « Nguene », un homme dit « normal » mais possédé par des envies d’alcool et un aliéné qui, par contre affiche une attitude anormale pour quelqu’un qui a perdu la raison.
Le poème s’ouvre par une interrogation : « assoiffé ? », « insomniaque ? » pour insister sur la dépendance de Nguene à l’alcool ;car une personne « assoiffée » est guidée non par la raison mais par la passion, les désirs de la chair ; lorsque les envies de la chair dépassent celles de l’esprit, on est dans un état d’aliénation.
Nguene est un être traversé par des troubles de sommeil, c’est un « insomniaque »qui assiste au « réveil de Mont-Bouët » tel un gardien de nuit. Son portrait physique que nous dresse la poétesse réveil sa dégénérescence. Il a « les lèvres avinées », « les mains tremblantes.Il n’y a aucun doute, Nguene est un alcoolique. Cela est d’autant plus vrai qu’il n’hésite pas un seul instant à menacer le fou qui vient de vider sa bouteille de bière. Pour réponse, le fou lui tend 350 Fcfa , l’équivalent du prix d’une bouteille de bière et s’en va. Il y a ici, une mise en parallèle de Nguene et l’aliéné comme pour monter que la folie de Nguene dépasse même celle de l’aliéné. Ici, sans aucun doute, l’aliéné est Nguene.
La société gabonaise se donne à lire dans ce poème, à travers le comportement de Nguene. I l représente donc l’ensemble des gabonais aimant rendre hommage à Bacchus, le dieu grec des orgies, de la démesure.
Un autre fou négatif est celui que l’on trouve dans le poème intitulé « Serge, mon frère ».
Ce poème dont le titre dévoile l’affection que la poétesse porte à l’endroit de Serge, s’ouvre sous le signe de l’affection. Le « ciel (gabonais) est gris » ; c’est la représentation de la peine, du deuil, de la tristesse qui accable les Gabonais. Le Gabon , pays riche, est malade de son économie moribonde . Malade de sa politique. De ce « ciel gris », apparaîtra une « étoile brillante », symbole d’espoir pour le peuple ; l’étoile éclaire le ciel dans la nuit et guide les voyageurs égarés. Serge semble être cet astre. En effet, il a subi les affres du pouvoir parce qu’il s’opposait à son système ubuesque ; Serge défendait certaines valeurs telles que la dignité humaine, le progrès social, la justice. C’est pourquoi, son arrivée aux affaires suscitera de l’espoir chez les Gabonais en général et la poétesse en particulier. Mais Serge n’ a été qu’ « étoile filante »,incapable de faire échec à la politique du « ventre » qu’il a tant récusé. Bien au contraire. Il s’enlise lui-même dans le cercle, dans le système. D’où l’interrogation : « Où sont passés les cents francs que le FMI nous gratifia ? ».Cci témoigne du détournement des deniers publics dont il s’est rendu coupable ; « six ans » de règne ont fini par avoir raison de lui. L’anaphore « Serge, mon frère » fonctionne comme un cri, une imploration de la poétesse envers celui qu’elle pouvait percevoir comme le messie du Gabon.
Le fou que l’on retrouve dans le poème « Marché Mont-Bouët » est aussi un personnage de la démesure.
De prime abord, on a l’impression d’être en présence ici, à un monde plein d’oppositions : « instables étals » s’oppose à « tréteaux couverts » ; « exposent » à « exhibition » ; et de paradoxes :Des « produits alléchants », des « fruits et légumes bien du pays », des « aliments doux et épicés » sont étalés à même le sol, au détriment des conditions hygiéniques qui doivent les accompagner. De même, les mots comme « obstruent », « bigarrée », « instables »,rébellion » laissent entrevoir l’espace de subversions dans lequel on est .
Toutefois, le clou dans ce poème c’est finalement ce jeune homme qui exhibe ses parties intimes. Mais peut-on voir à travers son geste qu’une simple exhibition alors que notre société d’aujourd’hui enregistre des faits insolites chaque jour ? En effet, quelle idée de brandir ses attributs dans un marché à côté de « fruits et légumes bien du pays » qui plus est, à une vieille dame ? Serait-il un gigolo en quête de clientèle ? Serait-il prêt à vendre ses charmes comme beaucoup de jeunes l’ont fait et le font encore aujourd’hui ? Après le phénomène des clitoris vendus par des jeunes filles qui a déferlé la chronique dans notre pays, serait-ce maintenant au tour des jeunes gens de vendre leur virilité sexuelle ? Ou encore à travers ce geste peut-on entrevoir l’homosexualité, apanage de beaucoup de jeunes qui s’offrent à des messieurs fortunés et influents pour espérer une place au soleil ? Ou bien finalement considérer que le sexe dans nos sociétés actuelles se consomment aussi bien que « avocats », « atangas », «mangues », « piments »,etc. Ne sommes nous pas là en proie à une perte des valeurs dont ce fou n’en serait que l’une des incarnations ?
II.3. Les pouvoirs, une autre forme de folie :
Dans Patrimoine, au-delà de la folie positive ou négative des hommes comme on l’a vu dans les précédentes analyses, on entrevoit également celle des institutions, des pouvoirs publics.
En effet, à la page 21 du recueil, la poétesse nous peint la figure d’un fou, plutôt désœuvré. Cet homme, « un vieillard propret », à la différence de certains qui aiment les endroits à forte densité humaine comme les marchés et les grands carrefours,lui, préfère le Ministère des « Affaires sociales ». Sa présence à cet endroit ne paraît pas fortuite. Peut-être espère-t-il un soutien quelconque. Mais à voir comment celui-ci semble ne pas se soucier des démunis, laissés pour compte, bref des cas sociaux dans notre pays pourra-t-il se faire entendre ? A côté de cela, il y a le fou du « Rond Point de Nkembo en face du Commissariat. Ce fou a la particularité de s’allonger sur l’asphalte morne ; c’est à – dire le sol, pour y « accomplir des scènes d’accouplement » devant l’œil ébaubi des passants. L’ attentat à la pudeur auquel il se livre chaque fois que cela lui chante, semble ne pas déranger les forces de sécurité installées pourtant juste en face. Démission ? Insouciance ? Ou simple acte d’irresponsabilité de la part de la police censée juguler ce type de comportement ? Cela paraît tout comme.
Dans le poème « Petit- Paris a pleuré » ce sont encore les forces de sécurité par le service secours des sapeurs pompiers qui sont mis à l’indexe.
En effet, c’est à un « spectacle révoltant » qu’assiste les habitants de « Petit-Paris » :L’incendie qui ravage une maison dans laquelle se trouvait cinq (5) enfants, que la poétesse appelle aussi « Holocauste » pour faire un parallèle entre ce qui se passe dans ce grand quartier de Libreville et les atrocités qu’a vécues le peuple juif dans la première moitié du XX ème siècle. D’ailleurs, l’évocation des mots comme : « calcinés », « agglutinés », « moirée », « meurtrier », « cendrée », « lapés », « décolorée », « lames de feu », « rougeâtre », « jaunâtre », « séchée », « moulue » montre à quel point cet incident dans lequel périt des adolescents a été violent . D’où les pleurs de « Petit- Paris » justifiés par la récurrence des sons en [é ] qui fonctionnent comme des lamentations, des pleurs, etc.
Or, pendant que tout cet « holocauste » se produit et que l’on espère que les pouvoirs publics viendront, à travers les sapeurs pompiers résoudre efficacement le problème avant que l’on ne craigne le pire, ceux-ci, comme d’habitude, arrivent bien trop tard.
De plus, alors que l’on attend d’avoir d’amples informations par le biais de chaînes de radio et de télévisions le « 18 juillet 2000 » de ce fait divers rocambolesque, rien n’est fait.Les médias ont plutôt porté leur attention à l’élection « miss Gabon », « miss Malaïka et autres » alors que « des bambins candides » ont été « prisonniers d’une forteresse d’acier incandescente » jusqu’à la mort. Ironie ?, Indifférence ? Ou simple expression de la médiocrité ? On répondrait sans rechigner par l’affirmative, en prenant l’un et les autres.
Mais la dérive des pouvoirs publics si clairement évoquée par Lucie MBA ne s’arrête pas seulement là.
En effet, l’hôpital psychiatrique où l’on est censé traiter les fous avec un minimum d’égards verse lui-même dans des malversations graves : « L’asile de Mélen » ne fait pas convenablement son travail, traitant des individus placés à leur charge comme des animaux : Déshumanisation et réification, c’est ce dont il est question dans le poème intitulé « Asile de Mélen. Le fou peint dans ce poème a été enchaîné par des « attaches lourdes meurtrières. Pourquoi une telle bestialité à l’endroit d’une personne qui n’aspire qu’à la liberté ? Doit-on traiter si cruellement un être humain ? A la vue de ce spectacle ahurissant, l’on ne saurait pas tenté de dire que le vrai fou n’est pas celui que l’on croit ?
A tout prendre, ce sont les pouvoirs publics qui sont véritablement mis ici, à l’indexe, à travers ces quelques poèmes, pris en exemple : Le Ministère des Affaires sociales, le Ministère de la Défense, le Ministère de la Santé, le Ministère de l’Intérieur, le Ministère de l’Information et de la Communication ; mais bien plus, la société entière qui est en dérive. Leur folie réside, chacun pour leur part, dans l’indifférence, l’insouciance, l’irresponsabilité, la démission, etc.
II. AU-DELÀ DE LA FOLIE :
Il faut dire que Patrimoine de Lucie Mba c’est bien plus que le motif de la folie. C’est une œuvre éminemment progressiste ; qui contribue à vouloir redresser les torts de chacun dans cette société où bonne gouvernance, justice, démocratie ; tous les idéaux de l’heure, riment avec folie .
III.1. La dénonciation :
La prose poétique de L. Mba est une esthétique de la dénonciation. En effet, la dénonciation est l’acte de dénoncer, de révéler la face cachée d’un ou plusieurs phénomènes.
Notre poétesse est dans une posture de lé dénonciation parce qu’elle reproduit les faits réels de la société gabonaise. Plusieurs exemples de ce recueil de poème peuvent l’exemplifier.
D’abord, il y’ a le langage employé par la poétesse qui est un langage franc et direct. De plus, c’est avec beaucoup de réalisme balzacien que la poétesse nous fait voyager dans l’univers de la folie. Cet univers, c’est par les quartiers pauvres, populeux et miséreux de Libreville qu’elle nous fait entrer : « Rond point Nkembo », « Carrefour Mont-Bouët », « Petit-Paris »,etc. ;Par les services publics de notre pays « Affaires sociales », « Affaires Etrangères », « (…)commissariat », « hôpital(…) », « sapeurs pompiers », etc. En réalité c’est la léthargie et les manquements criards des pouvoirs publics gabonais qu’elle dénonce. Ces pouvoirs qui ne parviennent pas à satisfaire les populations.
Bien plus, c’est contre l’indifférence, l’insouciance bref, la médiocrité de notre société actuelle qu’elle s’élève, une société qui ne fait plus bien son travail, une société qui paraît ne plus soucieuse de son devenir.
En se faisant comme Balzac le « secrétaire de la société », en traduisant la réalité de la façon la plus fidèle, L. Mba est parvenue à faire savoir ce que vit la société gabonaise. M ais s’agit-il seulement de dénonciation ?
III.2. Le désenchantement :
Le sentiment de désolation qui macule le tissu poétique de Lucie Mba se veut l’expression d’un constat qui veut rendre compte de la faillite de sa société. Ce constat de déchéance trouve ses origines dans la pratique de l’égoïsme manifestée par les dirigeants de son pays. En effet, ces derniers sont plus préoccupés par leur réussite au détriment la société, leur entreprise favorite est le pillage des caisses de l’Etat. De ce fait ,ce comportement qui ces dirigeants à travailler à l’avènement de leurs propres intérêts vient de ce qu’ils ont tendance à concevoir le pouvoir comme un don paternel .
Pourtant, les lois qui sont établies dans cette constitution semblent annoncer le bonheur et donc l’espoir d’un bien-être,d’un devenir meilleur. Malheureusement, sur le terrain de ce paradis promis ( à travers les droits des hommes établis par les textes gabonais) ,les réalités sont toutes autres. Le peuple est sujet à l’injustice, à la misère ,voire même à l’animalité .Cette inadéquation entre le contenu des textes et la réalité vécue vient donner raison au sentiment de l’insouciance dont font preuve les dirigeants devant la question du bien être social, du partage équitable des biens publiques et à la question du développement du pays. Cependant,cette situation semble traduire la dérive du pays, qui contraint le peuple à se réduire à la consommation de l’herbe et des pierres dans leur lutte quotidienne pour les lendemains meilleurs.
C’est dans l’affront de cette terrible vérité que la poétesse Lucie Mba se révèle, tout en abordant avec lucidité, le tragique de sa société. Pour elle, ces dérapages qui proviennent d’une mauvaise gestion de l’appareil étatique. Cette situation est ainsi représentée à travers une poétique qui intègre l’ordre de la folie. La poétesse nous peint donc son désenchantement dans un style réaliste.
Dans le poème « Serge, mon frère »,on nous parle d’ un personnage qui, pour beaucoup, représentait l’ homme nouveau de la vie politique et sociale gabonaise ; Cet homme était auparavant l’homme de l’espoir ,parlait assurément avec franchise et élaborait des discours prometteurs .Or, quand Serge a été promu, il n’a pu rien faire de ce qu’il laissait penser auparavant. Bien au contraire. Serge ne s’est pas retenu de voler comme beaucoup de ceux contre lesquels il s’élevait. Après avoir honteusement détourné les fonds attribués à l’Etat gabonais par le FMI, Serge n’a plus demeuré que comme un homme sans valeur. C’est pourquoi, au-delà du respect et de la considération qu’elle lui porte,notre poétesse ne manquera pas de lui adresser toute sa désolation et son désarroi par rapport à son comportement . Mais ce comportement indigne n’est autre que le reflet de ceux qui ont le pouvoir de décisions dans notre pays dont la qualification plausible n’est d’autre, et cela à une moindre mesure, que celle de gens irresponsables.
Au regard de ce qui précède, il apparaît clairement que notre poétesse affiche un état de déception face à l’égoïsme et au mépris des règles élémentaires de la bonne gouvernance de nos dirigeants qui, finalement gère la chose publique comme un don paternel. Ces gens ne travaillent que pour leur propre devenir et bien évidemment au détriment du peuple. D’où la désillusion, le désenchantement de la poétesse devant ces agissements rébarbatifs.
3.L’engagement:
La question de la folie que Lucie Mba pointe dans son ouvrage avec force est à côté deb la dénonciation et du désenchantement, un acte majeur d’engagement.
En effet, L. Mba à travers le motif de la folie remet en cause l’ordre social à l’égard des individus. A la différence d’une Angèle Rawiri par exemple, qui, dans ses fictions romanesques revendique une plus grande à l’endroit d’une figure féminine toujours en prise avec les pesanteurs de son espace-temps, L, Mba se bat en revanche, pour tous les hommes sans distinction ; c’est à – dire les femmes comme les hommes. Son militantisme littéraire va à l’encontre de l’insouciance, l’irresponsabilité voire la médiocrité des pouvoirs publics qui paraissent avoir démissionné de leurs missions régaliennes dont la sécurité des personnes et des biens, la répression des mauvaises mœurs , la garantie chaque jour de conditions de vie plus stables et mieux assurées, etc. On voit par exemple, dans le poème « Carrefour 9 étages » des enfants presque abandonnés à eux-mêmes traversant la chaussée.Où sont à ce moment précis les forces de sécurité censées réguler la circulation ? N’eût été la présence d’un « fou », on aurait craint le pire.
En outre, les fous, qu’ils soient positifs ou négatifs, que l’on voit pulluler dans les grands carrefours de la capitale gabonaise ne devraient-ils pas être traités dans un lieu approprié à leur situation qui, pour le moment,est on ne peut plus défaillante ? Tous ces névrosés, schizophrènes, malades ou simplement désœuvrés qui se réfugient tantôt dans des drogues hallucinantes, tantôt dans les ports(cf. le fou du Port- Môle), séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes etde la monotonie de la vie, ne devraient-ils pas attendre du gouvernement ou des personnes dites « normales », un autre sort ? Le Maréchalat du Roi-dieu (un autre fou lui aussi) n’écrivait-il pas sur un de ces nombreux murs de Libreville : « On tient en compte la beauté d’une ville(ou d’une nation) quand celle-ci prend en considération la situation de ses démunis » ?
De plus, l’écriture de la poétesse qui nous semble « hachée », déstructurée(les formes des parties le prouvent ) montre également son caractère engagé . Ses poèmes, laconiques mais forts de signification est un cri contre l’ordre social dans lequel nous enlise la société ; une société en proie à ses démons et contre lesquels elle ne parvient pas à se débarrasser.
En gros, L. Mba s’élève contre la léthargie, le manquement au devoir des pouvoirs publics vis-à-vis de la situation des laissés pour compte. On comprend donc que la poétesse faisant en même temps office d’éveilleuse de conscience , veut assurément, par son acte littéraire, rompre avec une situation que l’on juge inacceptable. D’où son militantisme.
CONCLUSION GENERALE
La folie évoquée dans Patrimoine de Lucie Mba, au-delà des dérapages observés chez certains personnages, est plus symbolique que clinique.
En effet, comme nous l’avons vu, tant sur le plan de la folie positive que sur le plan de la folie négative, la folie dont nous rend compte la poétesse gabonaise n’est pas folie au sens propre du terme ; c’est tantôt une folie qui invite au voyage, à « l’ailleurs » pour l’équilibre moral et spirituel, tantôt c’est une folie qui n’est que le reflet de l’incapacité des pouvoirs publics à ne pas résoudre les moindres problèmes de leurs concitoyens.
En gros, ce n’est pas l’homme qui a dévié, c’est le microcosme dans lequel il se trouve qui est, à la vue des comportements des uns et des autres, véritablement à la dérive . L’ ouvrage ne s’intitule-t-il pas « Patrimoine », Comme pour dire que la folie est , ce qui aujourd’hui incarne et reflète notre société ? Que la folie plutôt que la raison est le « Patrimoine », le bien collectif de notre communauté ? On serait tenté de répondre, sans aucun risque de nous tromper, par l’affirmative.
Alors en considération de cela, ne serions – nous non plus tentés de dire comme la poétesse : A-t-on touché le fond ?
BIBLIOGRAPHIE :
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.TABA ODOUNGA(D.),2004-2005,La figure féminine dans la littérature gabonaise, Séminaire de Licence, option Littérature gabonaise.
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