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Le "granfrèrisme" à la lumière du jeune officier

Par Brice Levy Koumba




Recueillement. Méditation profonde. Invocation du parti resté dans nos mémoires. Un an écoulé. Déjà ? Comme le temps passe vite. Temps s’écoulant, se révélant finalement sur son vrai visage : tragique. Le temps se révèle tragique, car il nous fait prendre conscience de notre finitude et de notre impuissance à surmonter notre échec fondamental : la victoire sur nous de la mort. En ce moment de recueillement pensons, méditons sur ce que le grand frère Monsard nous a légué en héritage. Ebruitons l’héritage, le reste, à partir de ce roman de Bouchard : Le jeune officier.

De Monsard, nous avons hérité de ce sobriquet « Petit Barthes » que nous revêtons en ce jour de recueillement afin de lui rendre hommage. Nous avons aussi hérité à l’instar de la communauté universitaire gabonaise, de ce concept renvoyant à l’idée de grand frère à savoir le granfrèrisme. Selon ce que retient un des nombreux étudiants esseulés de Monsard, Désiré Clitandre Dzonteu, le granfrèrisme serait la reconnaissance des prérogatives du grand frère. Il stipulerait que « le plus grand, le plus âgé, l’ainé des frères et des sœurs, l’ainé de la famille, le yaya soit toujours respecté et célébré ». Dire cela, c’est peut-être cité Monsard, mais ce n’est pas atteindre la dimension du dire de Monsard. En disant que le granfrèrisme renvoie à la vénération du grand frère qui doit toujours être respecté et célébré, on ne restitue pas Monsard dans son dire. On dit tout sauf le dire de Monsard.

Le granfrèrisme est d’abord un constat. Le constat que les ancêtres semble-t-il, ont fait, ont pensé, ont laissé et que finalement il n’y a plus rien à proposer sinon que de suivre le chemin tracé. Cette subordination au chemin déjà tracé, veut que le grand ait toujours raison. Le granfrèrisme, loin d’être une posture de respect envers l’aîné, est l’attitude de violence par laquelle le grand s’arroge de tous les droits. Il stipule l’incapacité du petit à décider, à proposer, à diriger. Le granfrèrisme c’est le règne du grand frère. Il est une grandfrèrocratie.
Le granfrèrisme comme pensée, prend acte de la dictature du grand frère et promulgue ensuite son dépassement. Elle se veut, cette pensée, une critique du grand frère en tant qu’il étouffe les élans spontanés du petit l’empêchant d’éclore. Le granfrèrisme n’est pas le respect toujours du grand, mais la dictature du grand qui se réfugie derrière sa prétendue grandfrèrité afin d’avoir toujours raison. La critique de la minoration du petit frère par le grand amène Monsard à considérer le jeune dans sa capacité à opérer des bouleversements. Ceci non pas dans un antagonisme, mais dans une complémentarité générationnelle. Le granfrèrisme est une critique visant à faire confiance aux jeunes là où les anciens ont échoué ou demeurent bloqués. Telle cette confiance qu'accorde le commandant au jeune officier dans l’œuvre de Bouchard :

"Je vous ai demandé de venir afin de vous mettre au courant des nouvelles fonctions qui vous attendent ici. Vous êtes le plus jeune officier du bord, et, si j’en crois votre dossier, c’est la première fois que vous embarquez sur un navire de Guerre. Je suis en droit d’en déduire que vous êtes aussi le plus inexpérimenté et le plus ignorant de ceux qui ont mission de me seconder dans mon travail. J’ai cependant décidé de vous confier une tâche d’une extrême importance : vous serez chargé sur ce navire de la lutte contre les rats."

Le granfrèrisme comme critique de la dictature du grand frère, invite à avoir foi en la jeunesse étouffée par la génération de l’aîné. Ce dernier repose son autorité et ses privilèges sur l’expérience. De par ce principe d’expérience, le grand ou l’ancien, connaîtrait plus. Ses idées, actions et décisions sont vérité car découlant de son habitude des choses. Cependant, comme on peut le noter dans Le jeune officier, l’expérience démontre que le grand ne connaît que son expérience, c’est-à-dire que sa limite.

"Vous vous dites : si vraiment c’est là une tâche essentielle, ce dont j’étais loin de me douter, comment se fait-il qu’elle me soit confiée à moi, qui accomplis mon premier voyage sur un navire de guerre, plutôt qu’à l’un de ces officiers que je vois autours de moi et qui me dépassent infiniment par leur connaissance et leur habitude des choses de la mer ? Et n’ai-je pas dit à l’instant qu’une véritable compréhension d’un problème comme celui des rats ne saurait être donnée qu’à celui qui aurait accompli un immense travail intérieur et acquis une grande expérience ?"

Devant l’essentiel, la connaissance infinie soit-elle, n’a de pertinence que dans son efficacité. Comme le souligne Heidegger, « Faire une expérience […] c’est atteindre quelque chose en passant par un chemin ». L’aboutissement de ce cheminement doit être l’apport de la solution en tant que solution. Le granfrèrisme invite à cheminer sur un chemin déjà frayé. Or dans Le jeune officier, on note que face au problème séculaire acculant les marins, les chemins proposés constituant l’expérience des anciens n’ont rien donné de convaincant. Aussi, le réalisme voudrait que l’on recherche d’autres voies de résolution qui ne peuvent s’obtenir que dans cela qui a longtemps été minoré ou n’a pas encore été expérimenté. Le commandant refuse le granfrèrisme, l’entêtement du grand devant son incapacité à concrétiser. Il s’efface dans sa grandfrèrité afin de laisser éclore les potentialités qui sommeillent en la jeunesse. Pour le commandant, l’expérience n’est pas une donnée achevée et extérieure. Elle est ce que « chacun doit apprendre par lui-même ». Parce que son expérience à lui et celles de ses officiers n’ont rien donné, le commandant se donne la chance d’expérimenter la voie du jeune officier qui devient l’espoir, le chemin possible vers une dératisation réussie. Il ne donne pas la chance au jeune officier, mais se donne la chance. Car la résolution du fléau lui incombe au plus haut point en tant que chef d’un navire à conduire à bon port. Il est le garant de la félicité de son équipage. Et cela passe par la restauration des conditions saines à la vie.

Le jeune officier comme œuvre, est la foi en la jeunesse, la reconnaissance en sa capacité à diriger et à réussir là où les anciens ont échoué. La pensée du granfrèrisme comme critique de la dictature du grand frère, nous amène ainsi à nous « méfier de cette façon de raisonner qui consiste à dire que ‘’cela a toujours été comme ça’’ […] et qu’en conséquence, il est absolument vain de vouloir changer quoi que ce soit à un tel état de choses ». C’est la mise à contribution des compétences générationnelles au bénéfice de l’objectif de félicité commune. Le granfrèrisme de Monsard n’aboutit pas à un conflit des générations, mais à une complémentarité entre les générations afin d’endiguer le mal séculaire, afin de lutter ensemble contre le tragique de la vie. Cette lutte passe par le rire et la promotion des élans spontanés.





December 11, 2006 | 11:33 AM Comments  0 comments

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