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L'inscription de l'absurde dans le rivage des syrtes (Julien Gracq) et le désert des tartares ( Dino Buzzati )


NTRODUCTION


I - Quelques conceptions de l’absurde


I-1 : Jean-Paul Sartre

I-2 : Albert Camus

I-3: Samuel Beckett


II – L’absurde à travers l’espace et le temps dans les
deux œuvres


II-1 : A travers l’espace

II-2 : A travers le temps


III – L’absurde à travers le comportement des
personnages


III-1: Psychologie des personnages

III-2 : L’attente

III-3 : Le règlement militaire


CONCLUSION








INTRODUCTION

Dans sa conception originale, l’absurde est une notion
philosophique, un sentiment né du divorce entre
l’homme et le monde et le refus de toute espérance.
Dans cette perspective, l’absurde s’oppose à tout
système qui prétend révéler le sens ultime du réel que
peuvent-être les religions et les philosophies. Cette
notion loin d’être uniquement philosophique est aussi
observable en littérature : elle désigne le sentiment
que ressent l’homme confronté au no-sens du monde et
de son existence. Ce courant de pensée a des origines
anciennes. PASCAL à son temps évoquait déjà la misère
humaine, et en est ainsi de SCHOPENHAUER et KIERKEGARD
avant de se développer au 20èmes après la seconde
guerre mondiale.

Comment se manifeste alors l’absurde dans Le Désert
des Tartares de Dino BUZZATI et Le Rivage des Syrtes
de Julien GRACQ ?

Nous ne saurons parler de l’absurde sans évoquer au
préalable la conception de quelques auteurs. Ensuite,
nous verrons les manifestations de l’absurde à travers
l’espace et le temps. Et enfin à travers le
comportement des personnages dans les œuvres soumises
à notre étude.


I - QUELQUES CONCEPTIONS DE L’ABSURDE

I.1 Jean-Paul SARTRE

Dès La Nausée (1938), se profilent les thèmes
fondateurs de la philosophie sartrienne : l’un après
l’autre, les mythes rassurants qui cachaient
l’absurdité fondamentale de l’existence s’effondrent.
L’aventure est une illusion, les instants de bonheur
n’existent pas. Dans cette perspective, Antoine
Roquentin, le héros sartrien, fait l’apprentissage
difficile de l’existence. Il découvre avec effroi que
celle-ci se dévoile horrible, gluante, pâteuse et cela
lui donne la nausée qui est le titre évocateur du
roman.

A travers donc le personnage de ROQUENTIN, l’homme
découvre malgré lui que tout change au tout de lui, qu
doit-il faire ? Doit-il rester insensible face à ces
changements ?

SARTRE préconise donc « l’existentialisme » qui est
un « humanisme ». En effet, l’existentialisme est une
doctrine philosophique qui s’interroge sur la notion
d’être à partir de l’existence vécue par l’homme et
l’humanisme est la position philosophique qui met
l’homme et les valeurs humaines au-dessus des autres
valeurs.

Il apparaît clairement chez SARTRE que le sentiment
de l’absurde est au cœur de l’expérience
existentielle. Mais qu’en est-il chez CAMUS ?


I.2 Albert CAMUS

D’abord proche des existentialistes, il s’en sépare
après la guerre et devient le seul chantre de la
philosophe de l’absurde. Pour lui : « L’Absurde naît
de cette confrontation entre l’appel humain et le
silence déraisonnable du monde ». Cette conception
camusienne se vérifie dans L’Etranger (1942), qui est
la plus connue et la plus étudiée de ses œuvres et qui
reste aussi la plus énigmatique. En effet, par de-là
les questions toujours ouvertes qu’il pose, ce livre
doit peut-être son pouvoir de fascination au sentiment
de tragédie qui s’en dégage : l’incessant recherche de
sens qui se dérobe toujours. L’opposition structurelle
entre la conscience et l’univers social, la certitude
chez MEURSAULT d’une totale innocence liée à un désir
de lucidité, l’omniprésence de bout en bout de la mort
et du châtiment, font de L’Etranger une « cérémonie »
tragique avec Dieu absent.

L’expérience de l’absurde conduit à une double
défaite de la sensibilité et de l’intelligence.
Cependant, dès Le Mythe de Sisyphe, Camus en tire la
leçon d’une vigueur nécessaire qui exalte en retour
l’existence, par la triple conquête de la révolte, de
la liberté et de la passion. C’est que contrairement à
SARTRE de La Nausée, CAMUS est toujours resté celui
qui consent ingénument à s’émerveiller du monde, celui
pour qui l’absurde conserve son envers d’enchantement.
De ce fait, si pour Roquentin la nausée est un défi
lancé à l’intelligence, poussant celle-ci à
reconquérir ses droits, l’absurde est pour Meursault
ce qui permet d’en appréhender les limites, et invite
à une salutaire modestie intellectuelle : la haine du
monde pouvait conduire SARTRE à élaborer une
philosophie fut-ce celle de la liberté, l’amour des
biens terrestres empêchait CAMUS de donner une telle
légitimité à l’intelligence.



I.3 Samuel BECKETT (1906-1989)

Contrairement à Jean-Paul SARTRE et Albert CAMUS qui
peignent l’absurde à travers le genre romanesque,
Samuel BECKETT , lui, l’illustre dans le théâtre dit «
de l’absurde ».

L’appellation « théâtre de l’absurde » a été
construite en référence au courant philosophique de
même nom et par distinction d’avec d ‘autres courants
dramaturgiques. Il se trouve en porte-à-faux à l’égard
du théâtre engagé de l’Après-Guerre qui pose un regard
critique sur la société.

Chez BECKETT, le monde se transforme en une
formidable machine à broyer l’individu. Dans En
Attendant Godot (1953), ce constat est d’autant plus
palpable qu’il met en jeu les thèmes tels que : le
sentiment d’étrangeté, le vieillissement, l’échec, la
présence de la mort, l’incommunicabilité des êtres, la
parole insensée. Ses personnages semblent n’avoir
d’autres issues que d’être là : deux clochards,
Estragon et Vladimir, attendent un certain Godot.
Pourquoi ? Ils ne le savent pas. Qui il est ? Ils
l’ignorent… Ils restent donc là, pris entre la
tendresse et la répulsion, dérisoires pantins d’un
cirque vide : pour tout décor, un seul arbre décharné.
Et le temps n’en finit pas de finir. Ils parlent de ce
Godot absent, dans une étrange bouillie verbale qui
ressasse tout en échos. En même temps ils évoquent
leur misère par petites formules sans rien dramatiser
. Peut-être Godot viendra-t-il demain ? Peut-être,
mais le lendemain, toujours rien.





II - L’ABSURDE A TRAVERS L’ESPACE ET LE TEMPS DANS LES
DEUX ŒUVRES


II.1 A travers l’espace

Dans les deux romans qui nous occupent, on distingue
deux catégories d’espace. Il y a l’espace physique tel
qu’il apparaît géographiquement, et un espace qualité,
c’est-à-dire la perception ou le sentiment que l’on a
de cet espace physique. On parlerait alors de l’espace
topographique pour l’espace physique et de l’espace
topologique pour l’espace qualité.

Il existe donc dans les deux romans une démarcation
entre l ‘espace topographique et l’espace topologique.
Le premier est chargé d’une valeur négative ; cet
espace apparaît rebutant et hostile à nos deux héros.
Au contraire le second est chargé d’une valeur
positive. C’est un espace qui fascine, qui charme pour
ainsi dire.

Les deux héros ont le pressentiment que malgré le
caractère inhospitalier de l’espace où ils se meuvent
respectivement, ces endroits sont le lieu où ils
doivent découvrir l’essentiel de leur vie.

Le Fort et l’Amirauté définissent respectivement le
cadre spatial du Désert des Tartares et du Rivage des
Syrtes. L’un et l’autre espace inspirent d’abord un
sentiment de répulsion. Pour Drogo, héros du Désert
des Tartares de Dino BUZZATI, jeune homme ayant fait
une brillante formation militaire au sortir de
laquelle il est officier, son affectation au Fort est
perçu comme une punition. Cela se justifie d’ailleurs
dans ces propos du capitaine Ortiz : « Jadis aller au
Fort Bastiani était un honneur ; maintenant on dirait
presque que c’est une punition. » (p21). Il est donc
absurde de constater qu’un jeune homme qui vient à
peine de terminer des études brillantes et qui devrait
jouir des plaisirs de la vie soit affecté dans un lieu
semblable à une prison. En effet : « Il considérait
d’un regard fixe les sombres murailles, les parcourant
lentement des yeux, sans parvenir à en déchiffrer le
sens. Il pensa à une prison… »(p23). Ceci donne
l’impression que Drogo se voit entrer dans une
nouvelle vie, loin de celle qu’il a mené en ville. Le
rapprochement que l’on peut faire entre le Fort et une
prison livre par conséquent une des images de la vie
au Fort, une vie au paysage monotone et sans intérêt.
La première nuit de Drogo dans sa chambre ressemble à
celle d’un incarcéré dans sa cellule : « … Dans cette
chambre, sur ce lit solitaire devait se consumer sa
jeunesse. » (p39). Les bruits fins, les incommodités
auxquels Drogo va pouvoir s’habituer durant le temps
de son casernement.

Aldo de sont côté va vivre un curieux destin qui va
l’amené dans un lieu hostile : l’Amirauté. Celle-ci
est reculée d’Orsena. C’est un endroit inhospitalier
comme le dit Fabrizio : « N’importe quoi vaut mieux
que ce trou perdu. »(p39). Il s’avère sans doute que
cette inhospitalité est liée au relief, au manque de
loisir. Cette région est quasiment un désert
sablonneux ici et marécageux là. Comment comprendre
qu’un endroit aussi hostile puisse servir de réconfort
à Aldo, héros du Rivage des Syrtes qui vient de subir
un chagrin d’amour ? En effet, à la suite d’une
déception amoureuse, Aldo prie son gouvernement de lui
accorder la faveur d’une affectation lointaine et
cette affectation le conduit à l’Amirauté. C’est un
environnement qui vit de manière renfermé sur
lui-même, coupé de toute communication avec le monde.
C’est un espace de peine : « l’Amirauté est une sorte
de purgatoire où l’on expie quelques fautes de service
pendant des années d’ennuies interminables. » (p11).
En dépit de son caractère carcéral, l’Amirauté exerce
un charme sur certains de ceux qui l’habitent. Déjà
Aldo « trouve un charme à cette vie retranchée » (p28)

Toutes proportions gardées, l’Amirauté dans Le Rivage
des Syrtes est comme le Fort dans Le désert des
Tartares, il apparaît comme une région sans vie, sans
grâce, un endroit hostile et inhospitalier. Pourtant
l’Amirauté et le Fort représentent le point d’un
magnétisme particulier.


II.2 A travers le temps

Le temps est l’ensemble des valeurs que l’on peut
assigner aux éléments qui caractérisent l’état de
l’atmosphère (pression, température, insolation,
humidité…) C’est un état passager. Dans le cadre de
notre analyse nous nous intéresserons essentiellement
au temps vécu.

Ainsi, dans le temps vécu existe-t-il une frontière
entre le temps qui s’écoule indépendamment de la
volonté des personnages et conduit à la mort, et la
perception que ces derniers en ont. On pourra appeler
le premier le temps « objectif » et le second le temps
« subjectif ». Dans les deux œuvres, le temps dit «
subjectif » est apprécié positivement, il est source
de fascination et de charme.

Dans Le Désert des Tartares, ce temps fascine parce
qu’il est comme figé, suspendu, immobile. Il apparaît
comme un temps sans limite dont on peut user à son gré
l’attitude du maître tailleur Prosdocimo qui après
avoir passé quinze années au Fort continue de
proclamer qu’il n’est là que provisoirement : « Drogo
s’assit, se préparant à attendre. Les trois apprentis,
une fois le patron parti, avaient interrompu leur
travail. Le petit vieux leva finalement les yeux de
sur ses paperasses, se mit debout et s’approcha en
boitant de Giovanni : vous l’avez entendu, lui
demanda-t-il avec un accent bizarre, faisant d’un
geste allusion au tailleur qui venait de sortir. Vous
l’avez entendu ? Savez-vous mon lieutenant depuis
combien d’années il est au Fort ? Non, je ne le sais
pas. Quinze ans mon lieutenant, quinze maudites années
et il continue de repeter l’histoire habituelle : je
ne suis là que provisoirement, d’un jour à l’autre… »
(p57)

A l’instar du Désert des Tartares, le temps dans Le
Rivage des Syrtes est caractéristique de la torpeur
qui englue hommes et choses à l’Amirauté ; c’est un
temps qui semble statique. Mais progressivement
jusqu’à la violation des eaux territoriales du
Farghestan par Aldo on va assister à un éveil «
lugubre » et « mécanique » de ce temps arrêté : « Mais
le visage maintenant vivait terriblement, une espèce
d’éveil lugubre et mécanique, où l’esprit ne connaît
aucune part, où les traits revenaient étrangement,
involontairement contractiles dans leur immobilité
tendue de plantes sensitives, comme s’ils n’eussent
plus servi qu’à amplifier, qu’à renforcer les
vibrations exacerbées de l’ouïe. » (p121) C’est ainsi
qu’on pourra entendre « le battement d’une pendule
perceptible qui griffait à coups légers ce silence. »
(p310)

Le temps qui prévaut à l’Amirauté après la croisière
d’Aldo renonce à l’immobilisme. C’est donc un temps
dynamique, synonyme de vie c’est en cela qu’il est
fascinant.

Contrairement au temps subjectif, le temps objectif
c’est-à-dire celui qui coule indépendamment de la
volonté humaine est apprécié négativement.

Dans Le Désert des Tartares celui-ci est fluide et
conduit infailliblement à la mort. Dans le roman de
BUZZATI, l’action et le passage du temps sont
explicitement par des fréquentes allusions à tout ce
qui scande objectivement le temps en dehors de la
signification que celui-ci peut avoir pour l’homme :
pendules, horloges, déplacement des aiguilles… La
première vision du Fort évoque une pendule dont les
soldats seraient les éléments : « Tel le mouvement
d’une pendule, ils scandaient le cours du temps sans
rompre l’enchantement de cette solitude qui semblait
infinie .» (p22)

Ce rapprochement entre l’instrument qui mesure le
temps et les sentinelles est repeté tout au long du
roman : « Il y avait aussi une horloge qui marquait
deux heures et sur la dernière terrasse, une
sentinelle qui marchait de long en large, le fusil sur
l’épaule. » (p27) Et bien des années plus tard : «
Une horloge sonna quelques coups. A l’extrême droite
la sentinelle eût dû lancer maintenant son cri
nocturne de soldat en soldat… » (p187)

Au fur et à mesure que les années passent et que
l’attente change de sens (l’attente de la gloire
devient l’attente de la mort), Drogo perçoit le
mouvement de plus en plus rapide des aiguilles : « sa
confiance commençait à se lasser et son impatience
croissait, et, tout le temps, il entendait l’horloge
qui sonnait des coups de plus en plus rapprochés .»
(p201)

Alors que dans Le Désert des Tartares le temps
objectif est fluide et conduit infailliblement à la
mort, celui-ci semble être figé dans Le Rivage des
Syrtes : « à l’atmosphère de délaissement presque
accablante », qui caractérise l’Amirauté, correspond
un temps sans arrêt, du moins pour Aldo : « un temps
qu’au lieu de se dévorer, semblait ici se décanter et
s’épaissir comme la lie d’un vin vieux. » (p300)

La suspension du temps semble avoir pour but de
maintenir Orsena dans un sempiternel présent, sans
communication avec son passé ni son futur, ni encore
moins avec l’extérieur : « L’Amirauté et puis la mer
(vide) , et puis rien… hier, et puis aujourd’hui, et
puis ce soir… et puis rien » (p267) Ce qui donne ainsi
l’impression que le temps est suspendu à l’Amirauté
c’est la monotonie et la routine qui caractérisent la
vie des marins.

A la lumière de ce qui précède, il apparaît
clairement que l’espace et le temps participent de
l’absurdité dans Le Désert des Tartares et dans Le
Rivage des Syrtes.

L’espace malgré son caractère hostile et
inhospitalier suscite tout de même la fascination. Le
temps quant à lui est perçu négativement dans l’œuvre
de Dino BUZZATI alors que dans Le Rivage des Syrtes il
apparaît positivement après la transgression de
l’interdit.


III - L’ABSURDE A TRAVERS LE COMPORTEMENT DES
PERSONNAGES

III.1 La psychologie des personnages

La psychologie est l’ensemble des manières de penser,
des sentiments, des états de conscience ; l’analyse de
ces sentiments.

Dans Le Désert des Tartares, les personnages brillent
par leur caractère insensé, étrange. Le cas le plus
frappant est celui de Drogo, le héros du roman. En
effet, le comportement absurde de celui-ci se
manifeste à travers plusieurs domaines. D’abord sur le
plan professionnel : Drogo donne l’impression que sa
venue dans le camps militaire n’est que le fruit du
hasard : « Pensant aux journées lugubres de l’académie
militaire, il se rappela les tristes soirées d’étude
où il entendait passer dans la rue des gens libres que
l’on pouvait croire heureux… » (p07) Ces propos
montrent que Drogo s’ennuyait à l’académie, pour lui
être à l’académie signifiait être en malheur ; donc un
curieux destin l’a amené à faire carrière dans
l’armée.

Ensuite, sur le plan social Drogo apparaît comme
totalement étranger dans son cadre familial. Ainsi,
après quatre années passées au Fort il revient dans sa
famille mais il trouve que celle-ci n’a pas une
importance à ses yeux : « Tandis que, assis au salon,
il essayait de répondre à toutes les questions qu’on
lui posait, il sentait sa joie se transformer en une
tristesse désabusée. » (p155) En effet, Drogo était
triste parce qu’il ne trouvait pas une joie dans sa
famille, tout lui semblait indifférent.

Enfin, Drogo nous présente les caractères d’un être
inhumain, insensible en amour : son indifférence face
à Maria sa petite ami qui pourtant semble heureuse de
le retrouver après plusieurs années d’absence : « Oh !
Tu me dis ça parce que tu me trouves enlaidie. Dis-moi
la vérité ! », « laide, oui, je te trouve laide .»
(p160-161) Cela montre que Drogo après ces longues
années de séparation arrive encore à déprécier Maria.
Il trouve que cette dernière n’a plus de qualités
positives, elle est laide. C’est étrange de constater
qu’une fille avec qui on a entretenu une relation
sentimentale devienne tout à coup laide après quelques
années de séparation. Cela montre que Drogo n’est plus
habité par le sentiment humain.

Tout cela démontre que Drogo est un personnage
absurde. Cette caractéristique s’apparente à celle de
Meursault, le héros de L’Etranger d’Albert CAMUS. En
effet, Drogo et Meursault sont étroitement liés.
D’abord par la sonorité de leurs noms. Puis sur le
plan professionnel : tout comme Drogo, Meursault donne
l’impression que son travail est un forçat d’où la
relation conflictuelle avec son patron : « En me
réveillant, j’ai compris pourquoi mon patron avait
l’air mécontent quand je lui ai demandé mes deux jours
de congé… Mon patron, tout naturellement à penser que
j’aurais quatre jours de vacances avec mon dimanche et
cela ne pouvait pas lui faire plaisir. » (p33) Ensuite
sur le plan social Meursault tout comme Drogo
n’entretient pas de bons rapports avec sa famille. A
la suite de la mort de sa mère qui est sensée être
l’être le plus cher que l’on a, Meursault trouve le
moyen d’aller à la plage, au cinéma, tout se déroule
normalement. Enfin sur le plan sentimental Meursault
manifeste de l’indifférence vis-à-vis de Marie tel que
le montre ces propos : « Un moment après, elle m’a
demandé si je l’aimais. Je lui ai répondu que cela ne
voulait rien dire mais qu’il me semblait que non. »
(p55)

Au regard de ce qui précède, on remarque que Drogo se
signale par son attitude absurde qui fait penser à
celle de Meursault dans L’Etranger d’Albert CAMUS.

Un autre personnage qui se singularise par
l’absurdité de son caractère dans Le Désert des
Tartares, est Angustina. Celui-ci fait office de
lieutenant au Fort Bastiani. C’est ainsi qu’un jour il
devait faire une expédition dans les montagnes avec le
capitaine Monti à la tête d’un groupe de soldats. Mais
Angustina s’entête à porter les bottes, alors qu’on
l’a averti du danger que cela représente lors des
promenades en montagnes : « Il marchait depuis une
demi heure quand le capitaine dit : vous allez avoir
du mal à marcher avec ces machines-là et il montrait
du doigt les bottes d’Angustina. Maintenant il est
trop tard mon capitaine, répondit Angustina. » Il va
par la suite mourir de façon étrange pour n’avoir su
supporter la marche avec les bottes et surtout sur la
neige : « Trois mots et la tête d’Angustina retomba en
avant, abandonnée à elle-même » (p42)

A la différence du Désert des Tartares où le destin
fixe de façon irrévocable le cours des évènements et
afflige l’homme de sa toute puissance, dans Le Rivage
des Syrtes au contraire, il n y a pas de place pour le
destin et la fatalité.

En quittant Orsenna pour l’Amirauté, Aldo sait que «
ce poste perdu » est une « frontière » entre l’état
d’Orsenna et celui du Farghestan . Aussi est-il
interdit de franchir la frontière.

Aldo enfreint gravement les règlements de la
seigneurie qu’en tant qu’observateur il était pourtant
chargé de faire respecter.

D’abord, il viole la chambre des cartes à plusieurs
reprises, il s’y est retrouvé sans en obtenir
l’autorisation : « un soir (…) j’allais quitter la
pièce après une visite plus longue qu’à l’accoutumée »
(p45) .Peu après, il affirme : « Marino connaissait
mes fréquentes visites à la chambre des cartes, et il
les désapprouvait secrêtement » (p34). Dans la chambre
des cartes, Aldo est frappé par la bannière de saint
Jude, l’emblème d’Orsenna qui avait flotté sur la
poupe de la galère amirale lors des combats du
Farghestan. Il examine aussi avec curiosité les cartes
de la mer des Syrtes. Il a alors le sentiment de se
trouver aux avant-postes, face à des territoires
sauvages et inconnus, aux noms étranges, frappés d’un
interdit magique. L’irruption dans la chambre des
cartes et les découvertes qu’il y fait, mettent en
branle les rêves de guerre et d’aventure d’Aldo. Il
scrute inlassablement la mer dans l’attente d’un
signal. Et voici que dans la torpeur mécanique du
quotidien vient surgir à l’improviste l’apparition
dérangeante : au bord de la mer, Aldo aperçoit dans la
nuit « au travers des flaques de lune, l’ombre à peine
distincte d’un petit bâtiment (...) Celui-ci piqua
vers le large et se perdit bientôt à l’horizon .»
(p41) Aldo est persuadé qu’il s’agit d’une incursion
de la part du Farghestan, ce pays hostile qui prend de
plus en plus d’importance dans ses rêveries et ses
préoccupations. De toute façon, pour Aldo, « il y
avait là quelque chose qui n’était plus dans l’ordre.»
Aussi décide-t-il de désobéir aux ordres de Marino. Au
moment où il viole les eaux territoriales du
Farghestan, ce dernier se trouve en ville : « Il
m’avertissait en me remettant la charge de l’Amirauté
qu’il avait donné des ordres pour une patrouille de
nuit. » (p182) Aldo veut profiter de l’occasion pour
franchir la ligne-frontière et aller le plus loin
possible vers le Farghestan. « Ce qui me restait à
faire, je l’accomplirais maintenant. » (p217),
dira-t-il. Arrive à proximité de la côte de Rhages, au
cœur du territoire ennemi et fonce sur le Tangri.


En laissant la violation de l’interdit impuni, sans
doute que GRACQ voulait signifier que l’homme est
responsable de ses actes, de sa vie. En ce sens, il
adhère à la notion de liberté telle que la conçoit
SARTRE. Par les actes qu’il pose, l’homme forge
lui-même son destin et marque de son empreinte
l’histoire mais ne la subit point.

Maremma que l’on surnomme ironiquement « la Venise
des Syrtes » (p82) « est une ville morte, une main
refermée, crispée sur ses souvenirs, une main ridée et
lépreuse, bossuée par les croûtes et les pustules de
ses entrepôts effondrés et de ses places mangées par
le chiendent et l’ortie » (p83). « Elle n’est pas très
saine » (p92)

Mais quel appel attirait Vanessa vers ce repaire de «
vases noises » ? En effet, on se demande bien ce
qu’une fille aussi belle et aussi riche que Vanessa
Aldobrandi est venue faire à Maremma, une ville
sinistre. « Et je pense que Marino se demande comme
moi ce que tu es venue au juste y faire », dira Aldo à
Vanessa à la page 101.

Il sera difficile à Vanessa de satisfaire la
curiosité d’Aldo et de Marino car elle-même ignore ce
qu’elle est venue y faire comme l’atteste sa réponse à
la page 101 : « Ce que je suis venue y faire ? Mais
rien (…) je suis restée plus longtemps que je ne le
pensais c’est tout.»

Cependant elle est persuadée que quelque chose doit
arriver à Maremma : « Les choses ne peuvent plus
durer » (p101), car « les équipages d’Orsenna ne sont
pas voués de toute éternité au sarclage des pommes de
terre » (p204).

Tout en sachant que la violation de l’interdit
pourrait provoquer une reprise des hostilités entre
les deux peuples, Vanessa utilisera tout de même à ses
fins l’envoûtement amoureux qu’elle exerce sur Aldo
pour l’amener à franchir les eaux côtières du
Farghestan. En effet, Vanessa est la principale
inspiratrice de l’équilibre dont Marino est le garant.
Les amours de Vanessa et d’Aldo sont liés au
Farghestan. L’excursion à l’île Vezzano constitue une
étape vers la transgression finale. Cette excursion
permet à Aldo de quitter l’espace confiné, immobile de
l’Amirauté, pour gagner furtivement un avant poste
d’observation, où l’on dirait que nul, depuis des
éternités, n’a osé s’aventurer aussi profondément.
Certes, ce n’est pas encore le viol décisif de
l’interdit, mais Aldo sait déjà ce qu’il y a lieu de
faire : « Ce qu’il t’es donné à présent de faire, toi
aussi tu le sais maintenant. » Avant de pousser Aldo
vers l’aventure qui déclenchera l’irréparable, elle
offre à celui-ci une nuit qui est comme leur première
nuit d’amour : « Cette nuit-là, dit Aldo, je ne me
rendormit pas et je la passai tout entière dans le
trouble et la terrible exaltation nerveuse d’une
première nuit d’amour. » (p167-168)


III.2 L’attente

L’attente désigne le fait de rester dans un lieu
jusqu’à l’arrivée de quelqu’un ou de quelque chose ;
temps qui s’écoule ainsi indépendamment de ce qui
arrive ou n’arrive pas.

L’attente est le thème central des deux œuvres. En
effet, dans Le Désert des Tartares l’attente de la
guerre est la seule raison d’être des officiers et
soldats du Fort Bastiani. La guerre peut éclater tôt
ou tard, ou peut ne pas éclater. « Officiers et
soldats respiraient à fond l’air matinal pour sentir
eux-mêmes leur jeune vie. Les artilleurs se mirent à
préparer les canons, échangeant les plaisanteries, ils
s’afféraient autour d’eux comme autour des bêtes qu’il
eût fallu calmer ; et ils regardèrent avec une
certaine appréhension : peut-être qu’après tant de
temps les pièces n’étaient plus bonnes pour tirer,
peut-être que, dans le passé, le nettoyage n’avait pas
été fait avec assez de soins, et il fallait en un
certain sens remédier à cela, car sous peu tout allait
se décider. » (p114)

Les personnages du Fort n’ont ni passé, ni présent :
ils se projettent plutôt dans l’avenir, obnubilé par
l’espoir de voir arriver les Tartares. C’est l’espoir
de ce fut hypothétique qui les rend aveugle au passage
du temps : « Cela fait plus de trente ans que je suis
ici à attendre (…) trente ans, c’est quelque chose, et
tout ça pour attendre l’ennemi. » (p228)

Comme dans Le Désert des Tartares , l’attente est la
principale motivation dans Le Rivage des Syrtes. En
effet, ils sont persuadés que « quelque chose doit
arriver ». Cependant cette attente n’est qu’éphémère
car les personnages vont rompre avec elle en allant
provoquer la guerre.

A la lumière de ce qui précède il apparaît que
l’attente telle qu’elle se manifeste dans ces deux
œuvres s’identifie à la conception beckettienne de
l’absurde. Si l’attente peut être considérée comme
l’une des figures essentielles de l’œuvre de BECKETT
c’est peut-être parce qu’elle est le mode de
révélation de l’existence. Dans cet univers figé,
statique, l’homme se découvre témoin de son propre
effacement, il ne se connaît que pour constater qu’il
n’est rien. Il n’attend pas parce que quelque chose
arrive, il attend parce qu’ il attend ; c’est cela
l’absurde beckettien .

III.3 : Le règlement militaire

L’armée représente l’ensemble des forces militaires
d’un état. Elle a pour principale mission de veiller à
la sécurité et à l’intégrité territoriale d’un pays
considéré. Pour arriver à remplir cette lourde mission
elle dispose d’un ensemble de lois et de commandements
applicables à tous les éléments du groupe qui
régissent les rapports entre eux. Cet ensemble de lois
et de commandements, autrement appelés règlement
militaire, vise entre autres à assurer la discipline
au sein du groupe et à créer l’esprit de corps
indispensable à la bonne marche de l’institution.

Dans Le Désert des Tartares et Le Rivage des Syrtes,
cet ensemble de règlements revêt un caractère absurde.

En ce qui concerne l’œuvre de BUZZATI « le
formalisme militaire semblait avoir créer un
chef-d’œuvre insensé ». En effet, Tronk apparaît comme
le spécialiste des règlements, il semble trouver dans
le respect minutieux et intransigeant du règlement un
bonheur ineffable. Au cours d’une discussion avec
Drogo, il explique à celui-ci les dispositions du
règlement jusque dans les moindres détails avec une
aisance ahurissante, comme un élève réciterait une
leçon bien apprise : « Jadis à la nouvelle redoute, la
relève s’effectuait deux heures avant celle du Fort.
Et toujours de jour, même en hiver et puis le système
de mots de passe était simplifié (…) mais ensuite, ils
ont eu peur, il est imprudent de laisser en
circulation, hors des limites du Fort, tant de soldats
qui connaissent le mot de passe. On ne sait jamais,
disaient-ils, il est plus facile qu’un soldat sur
cinquante trahisse qu’un seul officier (…) alors ils
se sont dit il vaut mieux que le commandant soit le
seul à connaître le mot de passe. » (p43) C’est ainsi
que Lazzari sera victime de ce règlement absurde. Il
n’a nullement l’intention de pénétrer dans le Fort
sans prononcer le mot de passe. Une circonstance
néfaste l’amène à regagner le Fort avec un peu de
retard. Mais au moment de le réintégrer, il se rend
compte qu’il ignore le mot de passe. Il fut incapable
de répondre à la question « Qui vive ?» posée
rituellement à trois reprises. Le fait que la
sentinelle soit le « copain » de Lazzari ne l’empêcha
pas de respecter le règlement sous le regard sévère de
Tronk : il l’envoya « ad partres ».

En outre on a des lois si scrupuleuses au Fort qu’il
est encore interdit de chanter ou de parler pendant le
service : « parler et, ce qui était pire, chanter
pendant le service était sévèrement.»

Contrairement au Fort Bastiani, où le règlement est
drastique, ferme, l’Amirauté se caractérise par un
règlement assez souple. Les personnages y jouissent
d’une certaine liberté. Ils sortent parfois de
l’Amirauté pour des réjouissances : « Je vivais sans
règle » (p28), « Nous pêchions au harpon les gros
poissons qui se hasardent dans les lagunes, nous
forcions un lièvre au galop de nos chevaux sur les
espaces dénudés de la steppe (…) quelques fois nous
étions conviés dans une jeune ferme voisine, c’était
là l’occasion de grandes fêtes.» (p29)

Nous remarquons la perméabilité de l’Amirauté qui
contraste avec l’image d’une base militaire digne de
ce nom. Cela est d’ailleurs confirmé par les propos de
Vanessa : « On ne peut pas dire que l’Amirauté soit
excessivement gardée.» (p77)

Par ailleurs, la transgression de l’interdit par Aldo
n’est pas suivie d’une sanction. Au contraire, rappelé
à la ville pour s’expliquer avec le vieux Danielo, il
bénéficie d’une surprenante immunité. Au cours d’une
conversation avec le vieux Danielo, celui-ci avoue
qu’il l’a secrètement amené à commettre l’acte qui
devait précipiter le changement : « Je t’ai suivi de
loin, Aldo. Je savais ce que tu avais en tête, et que
seulement lâché la bride était suffisant. Il y avait
devant moi cet acte (pas même un acte, à peine une
permission, un acquiescement) et tout le possible à
travers s’écoulant en avalanche, tout ce qui fait que
le monde sera moins plein, si je ne le fais pas. A
jamais moins plein si je ne le fais pas. Et derrière
il n’y avait rien : le repos de momie, ce vague
fantôme… » (p311)


CONCLUSION

En définitive, l’étude de la notion d’absurde dans
ces deux oeuvres semble nous révéler que Dino BUZZATI
et Julien GRACQ ont voulu mettre leurs personnages
dans les mêmes conditions d’existence. Ces conditions
sont représentées par le Fort Bastiani dans Le Désert
des Tartares et l’Amirauté dans Le Rivage des Syrtes.
Ces deux milieux participent de l’absurde en ce sens
qu’ils sont à la fois hostiles et fascinants pour les
personnages. Par ailleurs, il y a entre autres points
de similitude le thème de l’attente. Il s’agit pour
nos deux auteurs de montrer comment l’attente d’une
guerre utopique constitue un non-sens. Cette attitude
s’apparente à la conception beckettienne de l’absurde.


Toutefois, à travers la psychologie des personnages
on peut noter des nombreux écarts entre Dino BUZZATI
et Julien GRACQ. On remarque que le personnage
buzzatien est absurde parce qu’il est mû par des
forces qui lui sont supérieures. La situation de
l’homme dans le monde est particulièrement
affligeante. C’est à peine si celui-ci peut décider de
son avenir car il est victime de l’arbitraire du
destin. Rejoignant ainsi la conception camusienne de
l’absurde.

A l’inverse, chez Julien GRACQ, nous relevons la
capacité des personnages à prendre en charge leur
destin. Ici c’est l’homme qui est au centre de tout,
c’est lui qui est à l’origine de sa rupture. L’homme
marque de son empreinte les actes qu’il pose, que
ceux-ci lui soient préjudiciables ou non. Il fait ce
qu’il désire, cela est confirmé par Aldo. L’absurde
vient du fait qu’il est un anti-conformiste, et, ne se
soumettant pas à l’ordre social, il n’est pas puni.
Cela semble rejoindre le point de vue de SARTRE sur la
condition d’existence de l’homme.

A travers ces deux œuvres, ne pouvons-nous pas lire
en filigrane le prolongement de la querelle
SARTRE/CAMUS au sujet du déterminisme ?




February 24, 2006 | 12:44 PM Comments  0 comments

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