Plan
Introduction
I/ La localisation des dichotomies saussuriennes dans les deux œuvres
1)le langage
2)la langue
3)la parole
II./ Les composantes textuelles
1)L’instance narrative
2)Les descriptions
3)Les procédés de rhétorique
III/ Le langage et l’expression littéraire : Entre appropriation et créativité
1)Les techniques narratives locales
2)L’écriture de l’humour comme stratégie de révolte
Conclusion
Introduction
La littérature se définit comme un aspect particulier de la communication verbale - orale ou écrite - qui met en jeu une exploitation de toutes les ressources de la langue pour multiplier les effets sur le destinataire, qu'il soit lecteur ou auditeur. La littérature - dont les frontières sont nécessairement floues et variables selon les appréciations personnelles - se caractérise donc, non pas par ses supports et ses genres, mais par sa fonction esthétique : la mise en forme du message l'emporte sur le contenu, dépassant ainsi la communication utilitaire limitée à la transmission d'informations même complexes.
Par définition, le langage est une faculté propre à l’homme d’exprimer ou de communiquer sa pensée par un système de signes vocaux (parole) ou graphiques (écriture). En tant que tel, c’est un truisme d’affirmer qu’il existe un rapport entre le langage et l’expression littéraire qui, elle, renvoie à l’usage esthétique du langage. Toute la question revient à s’entendre sur la nature des rapports que ces deux notions entretiennent. Ainsi allons-nous porter notre regard sur Ces fruits si doux de l’arbre à pain1 de TCHICAYA U TAM’SI et L’Age d’or n’est pas pour demain2 de AYI KWEI ARMAH. On se demandera en outre comment s’inscrit le langage à travers ces deux romans et quel rôle il y joue.
I- La localisation des dichotomies saussuriennes dans Ces fruits si doux de l'arbre à pain de TCHICAYA U TAMSI et L'âge d'or n'est pas pour demain d' AYI KWEI ARMAH.
Père de la linguistique moderne, Ferdinand de SAUSSURE (1857-1913), dans son Cours de linguistique générale1, distingue la langue de la parole, toutes deux composantes du langage, qui régissent la linguistique moderne. Dans cette première partie, la question essentielle est de définir ces notions et d'observer leurs manifestations dans les deux oeuvres au programme.
1°) Le langage
Si le langage est la matière première de la pensée, il est aussi l'élément même de la communication sociale. Il n'y a pas de société sans langage, pas davantage qu'il y a de société sans communication. Tout ce qui se produit comme langage a lieu d'être communiqué dans l'échange social. Selon Ferdinand de SAUSSURE, les hommes à la différence des animaux ont le langage comme propriété commune qui relève de leur faculté à symboliser. Autrement dit, pour le linguiste, le langage constitue l'élément déterminant de l'échange entre les individus. C' est un processus de communication d'un message entre deux sujets, au moins l'un étant le destinateur ou l'émetteur, l'autre le destinataire ou le récepteur.
Dans les oeuvres d'AYI KWEI ARMAH et de TCHICAYA U TAM'SI, la présence des différents dialogues justifie clairement l'usage du langage qui permet la communication entre les différents personnages. De plus, Ces fruits si doux de l'arbre à pain et L' âge d'or n'est pour demain prennent pour cible le continent africain qui constitue, de ce fait, le destinataire. Les auteurs fustigent le pouvoir en place caractérisé par la négrophobie, d'où leur révolte pour le redressement du sujet africain.
Dans les deux romans, il ne s'agit pas d'un langage ordinaire, mais plutôt d'un langage littéraire travaillé et élaboré par les auteurs. C' est un langage soutenu, caractérisé par les éléments stylistiques qui préfigurent une valeur esthétique, véhiculant une idéologie. Leur message est ainsi porteur de sens grâce à l'usage du langage qui est la faculté à utiliser une langue.
2°) La langue
L'une des deux composantes du langage selon Ferdinand de SAUSSURE, la langue est un trésor déposé par la pratique de la parole dans la matière grise des sujets appartenant à une même communauté. Une somme d'empreintes déposées dans chaque cerveau, la somme des images qui existent dans la conscience de tous les membres de la communauté linguistique. Autrement dit, la langue est une convention sociale, un ensemble de signes utilisés par une communauté, un produit social en ce que l'individu l'enrégistre facilement. La langue est un contact collectif auquel tous les membres de la communauté doivent se soumettre s'ils veulent communiquer. C'est donc un moyen propre de communication relatif à une société ou à une communauté donnée.
En ce qui concerne les oeuvres d'AYI KWEI ARMAH et TCHICAYA U TAMSI, il s'agit de la langue française, du moins, le roman Ces fruits si doux de l'arbre à pain a été écrit en français et L'âge
d'or n'est pas pour demain a été traduit de l'anglais. Le Congo et le Ghana étant respectivement des colonies française et anglaise. Toutefois, on peut observer l'usage de l'onomastique et de la toponymie locales dans les deux oeuvres. En effet, dans Ces fruits si doux de l'arbre à pain, le surnom “ Tchilolo” donné à Marie-Thérèse est le nom de l'arbre à pain “ venu d'Asie du Sud-Est ( qui ) s'est acclimaté et fait partie du paysage, avec le palmier à huile, l'avocatier. Il a le tronc argenté, pas toujours droit. On le voit tout le long de la côte atlantique du Congo, de Loango à Mayumba, jusqu'à Setté Cama”1. De même, dans L'âge d'or n'est pas pour demain, on peut localiser les lieux typiquement africains à travers le dialogue entre l'homme et le commissaire :
“- Tu vas corrompre un fonctionnaire ! L'homme sourit.
- C'est le Ghana, répondit le commissaire en s'éloignant.
Le télégraphe Morse reprit vie
-Gare de Kojokrom
-Ici Kansawora
-Vérification : quelle heure vient, ing. chef ?
-Départ Kansawora, 8 h”
En outre, les noms propres des personnages tels que Oyo, Koomson, Maanan, traduisent cette africanité dans le récit d'AYI KWEI ARMAH.
De ce qui précède, il ressort que TCHICAYA U TAM'SI et AYI KWEI ARMAH, ont le souci de réhabiliter les réalités culturelles de leurs pays respectifs, bien qu'ils usent d'une langue d'emprunt, legs de la colonisation.
3°) La parole
La parole, dans son sens étymologique, est au commencement de tout. Son caractère sacré se traduit par son homologie avec Dieu, d'où la citation biblique “ au commencement était la parole, la parole était avec Dieu, la parole était Dieu”. Ce caractère sacré de la parole sera recupéré par beaucoup d'écrivains, notamment Hamadou Hampaté Ba qui stipule que la parole a le pouvoir de grandir et d'abaisser l'homme, de le bénir ou de le maudir, tout comme Jean-Baptiste Tati LOUTARD qui, dans Les normes du temps2, met l'accent sur le pouvoir et le poids des mots. Jean Paul SARTRE, en ce qui concerne l'engagement dans la littérature, affirme que “ les mots sonts des pistolets chargés”, pour montrer que les mots sont une arme de combat au service de la vérité et de la liberté, en sens ce qu'ils dénoncent les tares et les vices qui minent les sociétés.
La parole se définit comme un acte inviduel et d'intelligence , en cela qu'elle relève de la capacité d'un individu à produire une pensée. Pour Ferdinand de SAUSSURE, la parole est l'énoncé d'un locuteur dans une langue donnée. C'est un acte de volonté et de partage. En effet, la parole ne se donne pas pour être confisquée par un seul individu, elle doit être libérée afin que chacun dispose de sa liberté de penser et de dire.
Dans Ces fruits si doux de l'arbre à pain, contrairement aux chefs tropicaux qui font de la parole leur monopole, TCHICAYA U TAM'SI use des micros-récits, en faisant intervenir un narrateur secondaire pour élucider tel ou tel aspect du récit. Il s'agit par exemple de Mouissou ( p.181-191) qui raconte l'histoire de Mavoungou et sa soeur, similaire à celle de Gaston et Marie-Thérèse qui ont commis l'inceste. Il apparaît à cet effet que TCIKAYA U TAM'SI s'insurge contre la confiscation de la parole, car il la considère comme un don de Dieu qui devrait être mis à la disponibilité de chaque individu. Dans Lâge d'or n'est pas pour demain, on observe la volonté d'AYI KWEI ARMAH de libérer la parole en faisant intervenir d'autres presonnages que le narrateur, s'affirme par leur liberté d'expression. Oyo, la femme de l'homme, est le personnage qui bénéficie le mieux de cette liberté d'expression lorsqu'elle blame son mari d'avoir refuser un pot-de-vin qui lui a été offert :
“- Aujourd'hui, quelqu'un m'a proposé un pot-de-vin, avance (l'homme), au bout d'un moment.
Et comme un bon petit soldat du Christ, tu as refusé ?
(...)
Mais pourquoi aurais-je accepté ,
Et pourquoi non ? Quand tu as serré la main d'Estelle, est-ce que le parfum qui est resté sur la tienne n'était pas agréable ? Peut-être que cela te plaît de croupir comme nous le faisons ? Moi, j'en ai assez, J'aimerais bien, moi aussi, avoir un chauffeur
pour me conduire où j'ai envie.1
Ainsi peut-on affirmer que dans cette première partie, le langage et ses composantes que sont la langue et la parole, se manifestent sur un plan strictement littéraire dans les deux oeuvres. TCHICAYA U TAM'SI et AYI KWEI ARMAH mettent en pratique ces trois notions pour exprimer leur révolte contre les abus de pouvoir des chefs tropicaux, d'où l'ambition de leurs oeuvres de délivrer un sens à travers les composantes textuelles dont ils usent.
II- Les composantes textuelles
Pour mieux cerner le fonctionnement ou la mise en discours d'un texte littéraire, il faut au préalable savoir ce qui fait que l'on le qualifie de littéraire. Dès lors, cette partie ambitionne de traiter des composantes textuelles, c'est-à-dire les éléments qui font partie intégrante de la diégèse et donnent au texte sa valeur esthétique. Il s'agit donc ici de voir entre autre l'instance narrative, les descriptions et enfin les procédés de rhétorique afin de jauger de la pertinence du langage et de l'expression littéraire chez TCHICAYA UTAM'SI et chez AYI KWEI ARMAH.
1°) L'instance narrative
“ Dresser le statut du narrateur, c'est élucider la question de la voix dans le récit, c'est-à-dire répondre à la question ( qui parle ) ?”2. Le narrateur pour le définir est la principale instance vocale du récit. C'est cette instance fictive qui assume l'acte de narration. On distingue des récits à narrateur présent ( narrateur homodiégétique), ou absent du récit comme personnage ( narrateur extradiégétique). Il existe également les récits où le narrateur est le personnage central ( narrateur autodiégétique). Tout narrateur est intra narratif. Il est partie prenante de l'histoire qu'il raconte. Il est toujours présent dans le récit, puisqu'il en assume la narration. Le narrateur apparaît débarrassé des ses racines existentielles de la personne humaine. Son statut et sa fonction varient selon les options esthétiques et/ou idéologiques des auteurs.
Ainsi, les narrateurs de Ces fruits si doux de l'arbre à pain et L'âge d'or n'est pas pour demain adoptent plusieurs régistres narratifs qui sont assimilables à ce que Gerard GENETTE nomme “fonctions du narrateur” dans Figures III3. Il s'agit des fonctions de narration, de régie, de communication, testimoniale et idéologique. Dans ces textes, ces fonctions y sont intégralement mises en oeuvre. En effet, bien que dans l'un comme dans l'autre ouvrage, le narrateur soit pour la majorité extradiégétique, il envisage, à bien des égards, rendre plus crédibles son discours à travers un langage savamment constriut et des descriptions à couper le souffle. Ce besoin de clarté est soutenu par le niveau de langue non moins travaillé des narrateurs, qui entendent orienter leurs narrataires, agir sur eux, tout en rendant témoignage des atrocités vécues dans cet univers belliqueux, dénudé de toute morale. Dès lors, on peut voir le narrateur parler des crimes rituels dans Ces fruits si doux de l'arbre à pain. Il dit : “ Des crimes ont été commis. Des crimes se commettent. Qu'a t-il fait, lui le juge ? Ce n'est un secret pour personne. Ces corps de toutes les petites filles que le fleuve rend par tous les temps, ces corps qu'on a trouvés enterrés la tête en bas, les pieds en haut, la plante des pieds au ras du sol, ces corps encore dont a vu les restes calcinés, rôtis sur des autels de branchage, ces corps, enfin, toujours avec la même blessure, le ventre ouvert du pubis jusqu'au sternum, on sait pour quels sacrifices ils ont été immolés et pour servir à l'ambition démesurée de qui, nous le savons.” p. 55. De même, le narrateur de L'âge d'or n'est pas pour demain raconte avec une pointe d'ironie les détournements menés par les hommes du pays. Cela se lit à travers ce propos persifleur qui fustige en filigrane ce genre de comportement : “ Zacharias Lagos, depuis le temps qu'il vivait ici, il avait même oublier qu'il était nigérian. Il travaillait dans une scierie et gagnait, du temps où l'on comptait en livres sterling, dix livres douze shillings par mois. Mais Zacharias vivait comme un riche. Tous les soirs, un camion de l'entreprise apportait chez lui des billets de bon bois sain que dans sa sagesse il avait fait passer à gauche, et il les revendait. Quand il se fit prendre, on répéta partout qu'il était généreux et bon; et l'on maudit le jaloux qui l'avait dénoncé ». P.113
A partir de l'histoire que les narrateurs narrent dans l'une et l'autre oeuvre, il est évident que c'est la fonction narrative qui est mise en oeuvre ici. En principe “ aucun narrateur ne peut se détourner de cette fonction sans perdre en même temps sa qualité de narrateur”. 1
Même si, au regard des textes, l'homme a un véritable souci de clarté et entend bien agir sur son interlocuteur ou destinataire, il n'en est pas forcément de même pour le narrateur de Ces fruits si doux de l'arbre à pain qui utilise un langage peaufiné pour bâtir son histoire. Toutefois, on remarque que l'un comme l'autre a la capacité d'organiser les articulations internes, les connexions et les inter-relations du récit comme pour montrer la voie à ceux qui sont sensés être des guides, mais qui beignent dans un chaos déroutant. A travers cela, c'est à n'en pas douter une proposition de solution à ce que devrait être nos sociétés africaines, héritées de la colonisation.
2-) Les descriptions
Traiter de la description dans ce passage revient à voir son rôle, mais surtout son importance dans le texte de TCHICAYA et de AYI KWEI ARMAH.
La description se présente comme l'un des grands types formels du discours: narratif, argumentatif, poétique. Selon le Larousse du bac, “ la description est la présentation d'un lieu, décor, ou cadre de l'action. (...) La description donne les formes; la disposition des éléménts, leurs couleurs,, parfois leur évolution.”2 La description se présente comme la forme la plus contraire à la poésie. Elle est utilisée en littérature comme un type de composition et intervient comme une pause dans le récit
A la définition donnée supra, on peut y adjoindre celles que nous fourissent Phillipe HAMON et Yves REUTER. Pour Phillipe HAMON, “ la description est une expansion du récit, un énoncé continu ou discontinu”3 tandis que Yves REUTER pense que la “description est plutôt une séquence organisée autour d'un reférent spatial et produisant l'état d'un objet, d'un lieu ou d'une personne.”4Selon ces définitions, on s'aperçoit que la description revêt moult fonctions. Elle est ornement ou une décoration, tout comme elle est explicative et informative. Dans L'âge d'or n'est pas pour demain, le narrateur a un véritable soucis de clarté. Dès lors, dans sa narration, il met l'accent sur tout élément susceptible d'orienter son narrataire, mais surtout de mieux présenter le fait qu'il traduit. Il s'en suit que les descritions de cette oeuvre renseignent par exemple sur le cadre de l'action pollué par la pourriture. Ainsi, peut-on lire ce passage dans lequel, l'homme décrit avec une forte densité explicative et informative une poubelle en plein ville: “ le public en faisait un si bon usage qu'en moins de rien elles avaient été toutes remplies. Les gens continuaient à s'en servir et elles n'avaient pas tarder à déborder des peaux de bananes, des noyaux de mangues, d'écorces d'oranges bien sucées, de feuilles de canne à sucre et surtout des épaisses enveloppes brunes de centaines de boulettes de Kenkey. Il visaient de loin le tas d'ordures qui ne cessait de grandir et une bonne partie des déchets giclait sur le devant et les côtés de la caisse avant d'aller finalement attérrir quelque part au sommet du monticule.” p.15.
La description très réaliste de ce lieu comme de bien d'autres dans le texte présente l'aspect du chaos des nouvelles villes africaines issues de la colonisation et qui correspond à la situation du pays de l'auteur et par ricochet à la situation de la grande majorité des villes du continent. La description minutieuse de ce cadre dans lequel évoluent les protagonistes de L'âge d'or n'est pas pour demain n'est qu'une stratégie narrative qu'adopte le narrateur pour véhiculer son dire. Autrement dit, la description n'est employée ici avec une certaine rigueur que pour bien illustrer le rapport des personnage avec leur cadre d'action comme le prouve éloquemment ce passage : “ Voilà le spectacle que nous avions sous les yeux à cet époque-là. Les hommes qui s'étaient portés en avant pour représenter les affamés arrivaient vêtus comme s'ils s'attendaient à aller au Bal du Gouverneur pour l'anniversaire de la reine des Blancs; ils portaient des bouttons de manchettes qui brillaient de façon insultante à la face d'hommes qui avaient été réduits à voler quelques picaillons à leurs propres amis. Ils étaient toujours en retard et s'adressaient à leurs domestiques dans cet anglais de juristes qu'ils s'étaient évertués toute leur vie à imiter.” P.96-97.
Si la description revêt explicitement un caractère explicatif ou informatif dans L'âge d'or n'est pas pour demain, il n'en est presque pas de même pour Ces fruits si doux de l'arbre à pain. En effet, les segments narratifs de l'ouvrage de TCHICAYA semblent davantage relever de l'ordre du symbole. Ils donnent pour l'essentiel, sous une forme voilée l'image d'un monde complexe.
Concomitamment, les descriptions de TCHICAYA n'ont ni l'intention de décorer, ni d'organiser les lieux, les événements, les espaces et les personnages du récit. Ce sont des symboles dont la musique des mots, leur pouvoir de suggestion se mettent évidemment au service d'une sorte de décryptage de ce que l'univers de sensation, de sentiments et d'expressions peut avoir de secret. Cela peut se lire à travers ces lignes : « Il a l’obligation de garder le silence de tombe sur ce qu’il connaît. Car il est être double. Au double savoir. Le premier fermé au second. Bref, l'un ignorant l 'autre. Il est entier responsable de ce silence. C'est le silence de la tombe. Il est la tombe. Il est le silence, le silence est en lui. Il sait cela d’initiation » p.51.
De l’analyse globale des descriptions, le texte de Ayi Kwei Armah semble un documentaire fort centré sur le détail dans lequel le narrateur scrute, avec une minutie étonnante, les clichés sombres des pouvoirs post-coloniaux sur le continent africain. Pourtant, même si Tchicaya ne déroge pas, à travers ses descriptions, à cette règle, il n’en demeure pas moins que les siennes sont plus complexes et invitent les narrataires à un effort de décryptage de symbole pour se saisir du message. Mais, la restitution de ce message passe avant tout par un ensemble de procédés qui constiuent des procédés réthoriques.
1)Les procédés de rhétorique
Dès la lecture des textes de Tchicaya et de Ayi Kwei Armah, on est d’emblée frappé par la singularité de l’écriture. En effet, ces textes sont ensemencés d’une profusion de procédés stylistiques et rhétorique tels que les proverbes, les métaphores, les hyperboles et surtout l’ironie. La combinaison ou l’agencement de ces structures linguistiques habille le texte d’une valeur ou d’une charge symbolique qui lui confère un statut multivalent.
Ainsi, comme figure de rhétorique, l’ironie est abondamment utilisée par les auteurs de Ces fruits si doux et de L’Age d’or. Car, se situant dans l’ere d’après indépendance où les nouveaux dirigeants tropicaux se faisaient maître de toute sorte d’exaction sur leur peuple, ces écrivains usent de l’ironie soit parfois pour dire leur désapprobation ; soit pour dénoncer avec un recul certain ces travers du pouvoir, en évitant de succomber dans « Un piège sans fin »1 que tissent ces dirigeants à tout bout de champ. Autrement dit, l’usage littéraire de l’ironie comme une esthétique envisage à tout point de tourner en dérision, à la façon de Molière, la cour du roi, sans avoir à s’attirer les foudres de celle-ci.
Dans L’Age d’or n’est pas pour demain, le narrateur à cette grande tendance à souvent faire comme s’il approuvait les abus de ses pairs, parce que relevant de l’idéologie de ces derniers. Or, lui-même se refuse à entrer dans ce jeu et se révolte en filigrane à travers le langage qu’il utilise. On peut le voir à travers ce passage où Ayi Kwei Armah se moque des Ghanéens qui s’assimilent au Blanc à force d’imiter leur façon de parler : « Toutes les quelques secondes, il avait un tic qui lui plissait les narines et … comme un Anglais » p.33.
Aussi, Tchicaya fait de même avec son langage instrumentalisé au point de se moquer du parti Unique. Il dit : « Le président Lokou, qu’il recevait un jour, s’est permis de lui suggérer de rejoindre les rangs du parti, « l’union des trucs machins chouettes de mon c…, et je suis poli » p.40
A côté de l’ironie, les métaphores et les proverbes donnent une coloration particulière au texte de Tchicaya et d’Ayi Kwei Armah. Ce sont des procédés dont l’usage ambitionne de rendre plus visibles les scènes macabres afin de créer une certaine image, une correspondance impossible dans la réalité.
Cet usage des procédés rhétoriques chez l’un comme chez l’autre auteur ne sont pas toujours compréhensible. Le lecteur doit donc deviner la relation que l’auteur établit entre les faits qu’il relate et la société qui les a produits. Ainsi, à travers ces figures qui s’incorporent dans le langage, on découvre la manière de voir des auteurs et leur volonté. Il joue avec le langage et c’est grâce à notre effort d’interprétation que nous pouvons percevoir les messages qu’ils annoncent face à l’état de délabrement dans lequel se trouve leurs pays.
III- Le langage et l’expression littéraire : entre appropriation et créativité
A la lumière des deux romans que nous examinons, il ressort que les deux auteurs manifestent chacun une double volonté : d’une part il y a le besoin de s’approprier un langage hérité de l’Occident à travers un style plus ou mois élaboré et, d’autre part, il y a le souci de créer ou d’inventer une écriture qui intègre certaines valeurs de la tradition africaine.
1°) Les techniques narratives locales
Nous entendons par techniques narratives locales, l’ensemble de séquences narratives élaborées sous les traits de l’oralité. Ces séquences ont généralement la forme d’un conte, d’un proverbe, d’un chant, etc. Et leur inscription dans le script littéraire, particulièrement le roman, est récurrente dans la plupart des productions de bon nombre d’écrivains négro-africains. Ces fruits si doux de l’arbre à pain de TCHICAYA U TAM’SI et L’Age d’or n’est pas pour demain d’AYI KWEI ARMAH n’en font pas exception. En effet, nous trouvons dans ces deux romans plusieurs marques d’oralité, ce qui manifestement constitue un tremplin, voire un moyen pour les deux auteurs de « faire ressortir la relative continuité du discours traditionnel oral au discours écrit. »1 Ainsi notons-nous l’inscription dans le roman de TCHICAYA U TAM’SI du conte de Mouissou qui commence par la formule d’ouverture habituelle du conte « Il était une fois.»2 Il y a aussi ce proverbe : « Rira bien qui rira le dernier »3 ou encore ce chant « Toi, le cueilleur de vin… »4 Dans le roman d’AYI KWEI ARMAH nous pouvons aussi relever ce chant qui commence par « Que ceux qui possèdent la puissance de l’aigle… »5 De même, ll y a ce proverbe « Les derniers seront les premiers. »6
Il convient de signaler l’effet de diglossie qui se dégage du roman de TCHICAYA U TAM’SI. En d’autres termes, deux langues semblent coexister de manière inégale eu égard à leur statut socio-politique. En effet, s’il est incontestable que le roman est majoritairement écrit en français, il n’en demeure pas moins que l’auteur emploie certaines expressions et des termes tirés d’une langue locale congolaise. Nous avons par exemples cette phrase « Tate Mavoungou oua voonda minou-éyé !»7 (Tate Mavoungou m’a tué, éyé !) ; cette expression « Mo yé mwana kitoko »8 ; les termes « Ya » ou « Aya » en signe de respect pour les aînés (Ya Gaston, Ya Mathilde).
Fort de tout ce qui précède, il semble que les deux romans sont l’expression d’une certaine révolte, non seulement contre l’impérialisme du modernisme littéraire occidental, mais également contre un certain langage qui s’impose comme étant la norme. Mais au-delà, on peut tout aussi affirmer que la mise en discours de ces éléménts traduit là une volonté des auteurs à ne plus faire allégeance à une langue qui ne permet pas toujours de traduire convenablement nos réalités. Dès lors, on y voit une certaine révolte face à cette hégémonie que voudrait avoir la langue de Molière sur le continent africain.
2°) L’écriture de l’humour comme stratégie de révolte
L’humour se définit comme étant une « Tournure d’esprit porté à l’ironie, à la raillerie sous une apparence sérieuse ou impassible.»9 Il constitue pour beaucoup d’écrivains africains un moyen subtil pour faire passer un message, traduisant ainsi leur vision du monde.Une des plus importantes caractéristiques de l’humour est sans doute la dédramatisation d’une situation difficile, afin de la rendre plus supportable ou plus agréable. L’humour est donc un moyen stratégique de libérer les angoisses accumulées, qu’elles soient conscientes ou inconscientes.
Comme dans la plupart des romans africains, l’humour transparaît dans Ces fruits si doux de l’arbre à pain et dans L’Age d’or n’est pas pour demain avec en filigrane l’idée de la révolte. C’est pour ainsi dire que l’humour qu’il y a dans certaines séquences des deux romans porte une charge idéologique, c’est un humour corrosif qui n’est pas que pour faire rire, comme le souligne ce passage : « Le juge sait avoir de bons mots pour rire. Ce sont parfois des mots à double tranchant, comme certaines lames. Il ne faut pas appuyer le doigt dessus pour couper ce que tu coupes, tu te coupes avec. »1 L’écriture de l’humour se présente donc comme une arme efficace dont se servent les deux auteurs pour manifester leur révolte. Dans L’Age d’or n’est pas pour demain, on peut relever ce passage dans lequel Etse fait le pitre : « Comme un voleur se repentant, il s’avançait en souriant vers le siège du gouverneur et balbutiait : « Missié, j’ai des nouvelles pou’vous, Missié. » (Sourire de chef africain.) Se tournant rapidement pour reprendre sa pose de gouverneur, Et se demandait :
-Et bien, qu’y a-t-il mon brave ?
-Missié, mes compat’iotes sont pas heu’eux, missié.
-Comment ? Après tout ce que nous avons fait pour eux ?
-Oui, missié.
-Alors, mon brave, dis-moi, qu’est-ce qu’il veulent donc ?
Le sourire de chef s’épanouit.
-Missié, si tu me fais chef, mes compat’iotes y se’ont heu’eux de nouveau. »2
On le voit, ce passage plein d’humour rapporte quelques faits anodins ayant certes un effet comique mais qui surtout préfigurent un caractère moqueur à l’égard de ceux qui détiennent le pouvoir.
Dans Ces fruits si doux de l’arbre à pain, nous pouvons signaler ce passage :
« Isidore était visiblement troublé par Marie-Thérèse ; il chercha à se donner de la contenance. Le juge plaisanta :
« Si tu n’étais pas déjà marié et père de famille nombreuse, je te la donnerais bien volontiers. » Ces propos embarrassèrent davantage le pauvre Isidore. Marie-Thérèse éclata de rire :
« Mais papa, il est trop vieux ! »3
Dans ce passage empreinte d’humour nous pouvons constater qu’il y a une mise en exergue du conflit de génération ; bien plus, nous pouvons y entrevoir la critique des mœurs, notamment en ce qui concerne le mariage forcé. Mais en utilisant l’humour, les auteurs de Ces fruits si doux de l'arbre à pain et de L'Age d'or n'est pour demain peuvent vouloir faire partager le plaisir qu’ils éprouvent à se défaire de leur angoisse avec d’autres. Dans ces cas présents, l’humour est un peu comme une arme contre la déprime et l’angoisse à cause du climat morose dans lequel ils se retrouvent. « Mieux vaut rire que pleurer », dit le proverbe. C’est parce que l’humour réussit à dédramatiser les pires situations en nous laissant sourire, le temps de rire un peu. Au-delà, c'est toute une révolte qui appelle chaque individu à mieux considérer les situations qui sont traduites afin de mieux gérer notre société.
Conclusion
En définitive, la dimension esthétique est donc la finalité d 'une oeuvre littéraire, critère qui la différencie des autres types d'écrits comme le journalisme ou la politique qui répondent à certaines contraintes spécifiques.
Il apparaît ainsi au regard de l'analyse des deux ouvrages soumis à notre attention que le langage et l’expression littéraire participent des convictions des auteurs à traduire leur vision du monde. Leurs romans sont porteurs de sens en ce que les auteurs traduisent dans un langage savamment élaboré les exactions commises dans leur cité par les chefs et des personnes sans scrupule, et luttent de ce fait pour le redressement du continent africain.
Dès lors, à travers les composantes textuelles propres à chacun, leur révolte se traduit par la libération de la langue française et l’intégration des valeurs culturelles, par le refus de la confiscation de la parole et des abus de pouvoir des chefs tropicaux.
Ainsi, riche de sa diversité formelle et langagière sans limite autant que de ses sujets sans cesse revivifiés qui disent l'humaine condition, la littérature de ces deux auteurs est d'abord la rencontre entre celui qui, par ses mots, dit lui-même et son monde, et celui qui reçoit et partage ce dévoilement.
BIBLIOGRAPHIE
1- Tchicaya U Tam’si, Ces fruits si doux de l’arbre à pain, Paris, Seghers, 1988.
2- Ayi Kwei Armah, L’Age d’or n’est pas pour demain, Paris, Présence Africaine,1976.
3- Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale,publié par Balley et Sechehaye, Paris, Payot, 1916
4- Tati Loutard, Les normes du temps, Paris, Hatier, 1998
5- Larousse de poche 2005, Paris, Larousse, 2004, p.402
6- Mohamadou Kane, Roman africain et tradition, Thèse d’Etat, Université de Lille 3, Lettres et Sciences humaines, 1977-1978, Abidjan, N.E.A., 1983
7- Gerard Genette, Figures III, Paris, Seuil, 1972 .
8- BEAUTIER François, BENICHI Régis et alii, Le Larousse du bac, de A à Z les notions essentielles pour réussir , Paris, Larousse, 1992
9- Philippe HAMON, Du descriptif, Paris, Hachette, 1993.
10-Yves REUTER, Introduction à l’analyse du roman, Paris, Bordas, 1991.
11- Cours de narratologie dispensé par Nicolas MBA ZUE, Licence , Littératures africaines, UOB, 2004-2005.