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Etude de " Le jeune officier" de Georges Bouchard

Par Brice Levy KOUMBA,



En 1999, un roman vient révolutionner la pratique littéraire au Gabon : Le jeune officier. Œuvre dédiée à Martin Heidegger, elle développe à sa manière les préoccupations du philosophe concernant l’être, l’oubli de l’être et le caractère aléthéique de la vérité. Les pages qui suivent sont consacrées à ce roman d’un style particulier qui insère le roman gabonais entre modernité et post-modernité. A travers un résumé, un commentaire du discours du jeune officier et la lecture du discours de soutenance de Brice levy Koumba1, nous tenterons de découvrir l’œuvre. Le résumé est à la première personne, fait par le jeune officier lui-même.


I. Résumé littéral du roman


Le commandant me fit appeler pour me mettre au courant des nouvelles fonctions qui m’attendaient à bord de l’aviso colonial dans laquelle je venais d’embarquer. Il m’a chargé de la lutte contre les rats qu’il a qualifié de tâche essentielle.  « Un point pourtant me semblait devoir être étudié en premier lieu : la lutte contre les rats avait-elle vraiment une importance spéciale et convenait-il de la prendre très au sérieux? ». Je ne comprenais pas pourquoi c’est à moi, jeune officier inexpérimenté, que l’on confia une si lourde tâche. Après quelques hésitations, j’entrepris d’enquêter sur l’existence des rongeurs et de prendre à cœur ma tâche. Ce qui me valut de souffrir la solitude car on me reprochait « mon absolutisme, ma raideur et peut-être ce irritant dogmatisme des gens qui prétendent croire à quelque chose d’important et d’inaccessible ». Paradoxalement, on me reprocha encore mon incompétence, lorsqu ’arrivé aux environs de l’équateur, la présence des rats devint insupportable. Finalement le parallèle zéro traversé, je présentais mon plan de dératisation, au commandant et aux autres officiers. Selon moi, l’ancien code basé sur le savoir technique et scientifique, ne visait pas la destruction des rats, mais tout en favorisant leur développement, avait pour dessein « nous cacher ce qu’il y a de misérable et d’inopérant dans notre condition ! ». Je préconisais alors le refus de cet Antique code pour une véritable solution au problème nous préoccupant en martelant que chacun de nous pouvait dire : « Je suis capable d’anéantir tous les rats de ce navire ». Car nous étions des officiers et non des politiciens ou des diplomates. Je trouvais la solution en une force alliée nous aidant à notre insu et limitant la prolifération murine. Nous devions alors conjuguer, avec les rats, coopérer avec eux enfin de les anéantir. Pour atteindre cette fin, en prenant argument sur la nature, ma méthode radicale d’anéantisation de la population murine consista à les affamer, à les assoiffer, et à les empêcher de circuler. Le commandant décida d’appliquer incessamment ma stratégie. Ce qui se fit pendant une semaine dite du rat. Celle-ci achevée, nous avons procédé à leur évacuation au port d’une cité équatoriale pris au hasard. Avec succès, cent pour cent de réussite. Notre propre victoire nous dépassa. La question des rats était définitivement close. Ce qui me valut de recevoir à destination la légion d’honneur par l’amiral qui loua, au nom de la République, ma bravoure, et le rare privilège que je leur accordais de voir un navire sans rat. Sans rat ! On ne tarda pas à voir surgir une superbe portée de petits rats sur la farine devant servir à alimenter notre navire en provision.


II. Commentaire du discours du jeune officier


A.L’antique code

Le discours2 du jeune officier dégage deux centres d’intérêt. Dans un premier temps le propos de l’agent de la dératisation pointe les « faiblesses » et « l’extraordinaire habileté » de « l’Antique code ». Par cette dernière expression, il entend l’ensemble des méthodes traditionnelles utilisées en vue d’éradiquer les rongeurs. A savoir : le « système de prime », la pose de pièges, l’« asphyxie » des rats, leur « empoisonnement », l’« utilisation d’animaux antagonistes »…et une « énumération des procédés » réunis dans une brochure « publiée par la Direction Centrale du Service de Santé de la Marine et qui concerne la dératisation en général et en particulier à bord des navires de guerre3 ».


1. Apaiser l’inquiétude intérieure

Pour le nouvel officier4, l’Antique code, encore appelé « Ancien code » ou « Ancien règlement », est un système ingénieux, cependant inutile et trompeur. Son ingéniosité vient de ce qu’il est conçu pour aider l’homme à supporter l’existence en passant sous silence sa misérable et véritable condition symbolisée par les rats. Car comme le souligne le jeune officier, « les rats ne signifient rien d’autre, en réalité, que notre misère et notre impuissance, et leur image qui nous poursuit jusque dans nos nuits, et leurs cris affreux qui déchirent l’invisible silence sont les témoins irréfutables de notre malheureuse condition5 ». Pour rendre supportable la vie, les promoteurs de l’ « Ancien code » ont trouvé la parade. Ils ont développé des méthodes propres à apaiser l’inquiétude intérieure. « L’Ancien code » évite à l’homme de connaître le désespoir par la dissimulation du misérable et de l’inopérant. Cette particularité au service du psychologique, et de la « nature humaine », se présente comme élément positif, permettant au jeune officier de qualifier l’Ancien code de système ingénieux et extraordinaire né d’une réflexion profonde et puissante.

2. Habileté inutile

Cependant, malgré cette habileté, l’Ancien code demeure inutile. Car s’il apaise la souffrance de l’homme, il converge vers un objectif secondaire, passant à côté de l’essentiel : l’éradication véritable des rongeurs. Utile pour calmer le trouble intérieur, il s’avère proprement inefficace quant au but de la dératisation. Ce qui est visé n’est nullement l’annihilation de la population murine mais plutôt quelques avantages heureux. La dératisation sous l’ancienne législation, est perçue par les marins comme « un prétexte à festoyer et à faire ripaille6 ». Aussi fixent ils leurs pensées sur la quantité de boisson qu’ils peuvent s’octroyer. Le rat n’étant pas leur préoccupation véritable, il s’ensuit que la population des rongeurs prolifère disons en toute quiétude. Les pratiques génèrent du prolifique : « les moyens mêmes que nous employons se tournent à l’encontre du but recherché7 ». Outre cet inconvénient, l’Antique code se révèle source de désordre et de confusion. Il porte atteinte à la discipline et à la hiérarchie. De telles pratiques (celles inclues dans le code ancien) nuisent à l’ordre dans le navire et effritent « grandement [le] privilège des officiers8 ». Aussi sont-elles vraiment inutiles car «  prendre quelques rongeurs, cela ne sert à rien9 ».


3. Opération de tricherie


Cette inutilité de l’Ancien code ne visant nullement la néantisation des rats, concourt à le concevoir comme une vaste opération de tricherie, de tromperie, de ruse. Une opération portant à faire croire à un pseudo-bonheur d’un côté, et à un pseudo-pouvoir de l’autre. En dédramatisant le malheur évoqué par le rat, l’Antique code s’étale au jeune officier comme un système «  du bien-être et du bonheur à bon marché10 », traduisons : un bonheur sans véritable bonheur, un bonheur en trompe-l’œil, un bonheur d’état d’ébriété. Celui que transmet une consommation prononcée d’alcool. C’est donc un effet psychique recherché en vue de distraire l’homme, le perdre. Il est trompé dans son bonheur, mais aussi dans sa puissance. L’ancien système joue avec l’« équivoque » et dans l’équivoque tout se joue. Tout se joue dans le « des11 ». « L’Ancien Règlement ne visait rien d’autre qu’à nous faire croire que nous tenions entre nos mains la vie des rats, je ne dis d’un rat, je ne dis pas de tous les rats, l’équivoque est précisément là12 ». Dans le fait de « confondre l’unité avec le chiffre infini13 ». Les marins trouvent leur puissance par la capture d’un individu murin chacun. Ce qui est insignifiant devant la multitude de rats. « A quoi peut bien servir […] la destruction quotidienne de quelques rongeurs, alors qu’il en existe sur chaque navire de milliers qui ne cessent de se reproduire et de proliférer d’inquiétante façon14 », sinon qu’ « à redonner ce sentiment de supériorité que des animaux stupides et obstinés avaient bafoué15 », à donner l’illusion de puissance, la conviction de tout maîtriser.

Ainsi s’interprète pour le jeune officier « l’Antique code » : un système ingénieux profondément et puissamment pensé pour perdre l’homme, le voiler de la réalité en suscitant (fait positif) un apaisement intérieur de tous les maux. Cette tricherie voilant l’équivoque trouve au yeux du jeune officier défaveur. Aussi proclame- t-il solennellement son refus.  « Je viens de dire non au plus cohérent des systèmes du bien-être et du bonheur à bon marché. Je suis ici pour vous demander de refuser l’équivoque et, du même coup, l’emploi de tous ces moyens faciles dont nous n’arrivons pas à être dupes au fond de nous-mêmes16 ».
Les méthodes antiques évincées, le jeune officier décline la sienne.


B.La méthode « ratique »

1 . Le refus de l’illusion

Récusant la politique du silence, de l’oubli, du rire, de l’ironie et de la plaisanterie devant les rats soutenue par l’ancienne législation, le jeune officier refuse de bâtir la vie sur l’illusion, notamment le leurre d’un apaisement de l’âme. Il propose une alternative basée sur une finalité existentielle. A l’opposé des instaurateurs de « l’Ancien code », il refuse le placebo; leur pseudo-remède contre l’inquiétude. Il postule à la place une restauration de la dignité humaine.  «  Et quand même il serait en notre pouvoir de prolonger l’illusion, est-cela une attitude compatible avec notre dignité17? ». Cette question entrouvre le projet du jeune officier : restaurer, nous l’avons dit, la dignité de l’homme par un principe de non tolérance caractérisé par la visée d’une destruction effective des rongeurs. Ce faisant, il recherche des « fondements solides » sur lesquels pourrons se dresser justement l’état de dignité correspondant au bonheur véritable.


2. Reproblématiser le concept de dératisation

Devant ses interlocuteurs, le jeune officier remet en question la possibilité de la dératisation, il la reproblématise : «  sommes-nous capable d’exterminer les rats18 ? », demande t-il. Sa rigueur de jeunesse lui impose l’affirmative. « Je crois que nous pouvons venir à bout des rats19 ». Il pense apporter une véritable solution au problème murin. Aussi localise-t-il le lieu de l’erreur. Pour lui toutes les méthodes utilisées jusqu’alors ont en commun le défaut qu’elles venaient des marins. Elles étaient des pratiques extérieures à l’objet considéré. C’est pourquoi il va récuser l’extériorité et adopter une attitude attentive à l’immanence  « ratique ». Il déterritorialise le lieu de la solution. Elle n’est plus humaine mais ratique. C’est pourquoi dans son objectif de dératisation, le jeune officier place les rats au centre de son succès possible. Pour lui, la dératisation n’est pas l’usage des méthodes façonnées par la technique où la science, mais « l’étude du caractère du rat, de ses habitudes et de toutes les choses qui sont nécessaires à sa subsistance20 » afin de dégager les « conditions fondamentales de l’existence des rats ».


3. Les conditions fondamentales de l’existence des rats

Le jeune officier part pour expliquer sa démarche de l’observation qu’il y a un principe de contradiction régissant les rats et les empêchant de proliférer indéfiniment. Le but est de composer avec ce principe ou force et l’orienter à agir selon la détermination souhaitée. Procédant ainsi, s’aidant de l’objet à exterminer, il pense s’assujettir à une dératisation à la lumière de la vérité.

Ayant réduit au terme de son observation des bêtes, les conditions fondamentales de leur existence, il énonce à ses pairs celles-ci : l’appétence de la nourriture, de l’eau et du mouvement. Aussi, sa méthode à lui s’articule selon ces trois conditions fondamentales. Telle est la manière par laquelle le jeune officier préconise aboutir à ses fins de dignité, de félicité, de vérité et de totalité : « Affamer les rongeurs, les assoiffer, leur interdire toute circulation à bord21 ».


III. Discours de Brice Levy Koumba lors de la soutenance22 de son mémoire consacré au mouvement derridien de la différance dans Le jeune officier de Georges Bouchard, le 21 septembre 2004.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, veuillez recevoir le bonjour poli qui vous est adressé. Bien avant de commencer, nous aimerions remercier tous ceux qui de près ou de loin nous ont soutenu tout au long de ce pénible séjour universitaire. On est venu, on a vu, on a vécu, on a également retenu les enseignements dispensés par des maîtres ô combien louables. Nous espérons par cet acte de passage restituer ce qui a été donné dans les termes de la satisfaction.
La question du sens a susurré, nous a interpellé, nous a convié, nous a invité à suivre le chemin tortueux qui est toujours déjà le sien. Le chemin du sens est périlleux. C’est celui que nous avons choisi d’emprunter afin d’accéder au déploiement de la vérité telle qu’elle se donne à lire, si vérité il y’a, dans Le jeune officier de Georges Bouchard.

Le jeune officier de Georges Bouchard, est l’histoire de la dératisation d’un navire par des marins se définissant comme étant des français. D’une manière séculaire, le problème des rats fait l’objet de très hautes préoccupations. Toutes les intelligences se sont concentrées sur ce problème crucial et capital. Malheureusement malgré la pléthore de solutions à la disposition des marins, aucune n’est parvenue à éradiquer les rats. Aussi le jeune officier, personnage central du roman, a pour mission de reconstituer le sens en débarrassant une bonne fois pour toute, les rongeurs du navire. Il y réussi presque. Les rats affamés partiront du navire, mais reviendront par le truchement de la farine servant à nourrir les marins. Et là se dresse le véritable enjeu. Tout ce que l’homme mange, le rat mange. Il devient alors clair que pour prétendre à une véritable dératisation, il faudrait que l’homme cesse ou se prive du manger. L’homme doit-il s’arrêter de manger pour que se réduise à jamais la rature ? Question véritablement question qui pose question. Celle-ci laisse entrevoir la dubitativité quant à la prétention de l’homme à vouloir en finir avec les rongeurs. Car à ce niveau s’affiche la différance. Différance avec « a », différance derridienne. C’est elle qui retarde à jamais la réduction totale et radicale des rats.

La différance, notamment avec « a », est ce qui effrite les acquis, les désagrège, les dissémine et les éparpille. Elle est ce qui raye tout court. Au constat du vouloir des marins (réduction des murins) et de ce qui établit une differance dans le vouloir et dans l’action, est sortie la problématique centrale de notre méditation, cogitation et ratiocination sur l’œuvre de Bouchard Le jeune officier. Elle se formule comme suit : peut-on raturer ce qui rature ? Peut-on réduire le mouvement de la differance ?

Le phénomène de la différance avec « a », qui n’est pas du tout évident au premier regard, nous est venu après une étude matérielle des signifiants nature, culture, brochure, fermeture, de laquelle nous avons cerné un invariant « Ure ». Il caractérise ce qui est déchaîné. S’acceptant comme invariant, Ure est présent à tous les niveaux du texte et communique à ce dernier son déchaînement. Du terme « rat » additionné à l’invariant Ure, nous sommes arrivé à ressortir un nouveau signifiant, celui de rature. Rat+Ure = Rature ; indiquant ce qui raye, efface, occulte, dérobe, éloigne et diffère à la fois. La rature dit autrement la différance, bien sûr avec « a ».
Noter hypothèse de recherche se décline comme suit :

1-Le jeune officier de Bouchard met en œuvre le mouvement derridien de la différance avec « a » ;

2- Celle-ci est sujette à une action visant à la réduire, à la dératiser.

3­­- Cependant dératiser sonne comme « d’air attiser », c’est-à-dire comme une injonction invitant à activer ce qui tel un feu a besoin d’oxygène. La dératisation serait donc une action d’oxygénation, c’est-à-dire une action amplifiant ce qu’elle désire réduire (c’est comme arrêter un feu avec de l’essence).

Pour mener à bien nos investigations, nous nous sommes reposé sur la déconstruction derridienne. C’est une méthode non méthode permettant de lire l’irréductible de l’œuvre. Celle-ci au-delà de toute littéralité, préserve une réserve, un reste, une restance. Cette dernière bouscule, insère le tremblement dans les certitudes. Elle est l’objet de la déconstruction visant à ressortir le négatif de chaque discours. C’est une approche immanente des textes dérivée des travaux de Jacques Derrida. Elle postule que :

La langue ne renvoie qu’à elle-même, c’est-à-dire qu’à sa propre vision du monde.
Qu’il y a une inaptitude structurelle du langage à dire quoi que ce soit sans laisser un écart entre un dit et un non-dit.

Tout ce qu’on dit d’une chose se révèle inadéquat à la chose.
En l’absence de référent absolu, un texte se prête alors à des interprétations multiples.

La déconstruction permet au lecteur d’identifier les apories et les contradictions inhérentes à la logique de tout discours. Elle a trois étapes. Enfin…c’est selon. Une étude du niveau matériel, ensuite de la dimension notionnelle et enfin une analyse du niveau méta-opérationnel montrant l’entrelacement du sémantique et du syntaxique qui révèle la difficulté du concept à s’assurer une place unique, stable et maîtrisé. Le méta-opérationnel introduit le multiple, l’ambiguë, le catastrophique, l’errance et la destinérance. Notre opération de déconstruction s’est développée en deux parties. La première porte pour titre : « Des bordures aux structures » lorsque la deuxième s’intitule : « Dératisation dératisation.  Pour une herméneutique déconstructive».
Les résultats de cette scrutation déconstructive s’informent de la façon suivante :
L’étude des bordures commencée par une titrologie, nous a permis de cerner que le titre du corpus de base est une réalité ternaires et même quaternaire. Il peut se dire « jeune officier », « jeûne officié », « jeu n’officié » ou « je n’officié ». Le premier moment de l’intitulé nous parle d’une personne bas dans l’âge capable de mener dans l’armée des opérations d’importance, c’est donc un officier. Le second moment du titre exprime une privation de nourriture forcée ou instituée parce qu’officiée. Le troisième indique un jeu sans foi ni règle car inofficié. Le moment quatrième de la dimension titrologique nous situe au niveau du sujet, un sujet disloqué, non maîtrisé, un je non officié. Le jeune officier, est donc un titre complexe. Il est un titre démultiplié, disséminé, disloqué et invite à penser toute l’œuvre dans cette dislocation.

Notre recherche s’est poursuivi, au-delà des bordures et des présupposés philosophiques de la pensée derridienne par une étude structurale. Elle nous a servi à énoncer le projet et les lois qui gouvernent l’œuvre dans son entièreté. Ayant fait ressortir des structures et des oppositions, ce qui ici est apparu intéressant, c’est l’itinéraire du sens qu’elles offrent. D’après ces structures, le sens se noue au niveau de la spatialité, de la stabilité et de la propriété. Ses nœuds tournent autour des oppositions de concept dont un des termes est privilégié. Le sens est téléologisé, orienté. On le veut maîtrisé, stabilisé et familier.

L’élément pertinent ressortant de cette étude structurale, c’est notre contribution à une sémiotique du destinateur. Elle tente à sa manière de savoir si dans un parcours narratif, il n’y a qu’un seul et unique destinateur, si le destinateur initial est identifiable au destinateur final, ou bien si le récit génère d’autres destinateurs. Cela semble être le cas dans Le jeune officier où, sans vouloir porter à l’exhaustivité, en dehors des destinateurs initial et final, il semble surgir un troisième à qui nous avons attribué le nom de destinateur intermédiaire. Chaque destinateur a un parcours autonome et jouit d’une fonction spécifique dans le déploiement de la narrativité. Le destinateur inaugural vit dans un monde dépourvu de sens, un monde chaotique que vient organiser le destinateur intermédiaire qui lui, introduit le sens auroralemnt absent. Le destinateur terminal vient garantir ce dernier non pas par reconnaissance mais par adhésion. Greimas ayant repéré deux destinateurs, nous pensons que le troisième dit intermédiaire est à mettre à l’actif de ce travail sanctionnant la classe de maîtrise, et déployé par votre humble serviteur.

La deuxième partie de ce mémoire venant à la suite de l’étude structurale et portant le titre de « Dératisation dératisation », développe une exploration herméneutique reposant sur une interprétation à la lumière des oppositions de concept. Nous avons ressorti ces derniers du discours même du jeune officier qui oppose une dératisation assujettie à la nature à une autre se dressant sur un sol culturel. Pour le jeune officier, si l’on a toujours échoué devant les rats, c’est parce qu’on a privilégié l’homme et l’utilisation des techniques offertes par la science. Il recommande une attitude attentive au monde des rats, c’est-à-dire à la nature. La nature devient une arme propice à une dératisation radicale, de même que la parole ou la voix. Il faut alors écarter toute forme d’acceptations culturelles parmi lesquelles on note l’écriture. De ce discours du jeune officier, il ressort alors quatre concepts de base qui permettent d’expliciter le corpus de base : nature, culture, parole ou voix et écriture. La nature et la voix étant ici les armes pour une dératisation efficace et radicale. Une question survient : peut-on opposer les concepts ? Poursuivons avec gourmandise, peut-on distinguer ce que l’on désire isoler ?
Il nous est apparu la présence d’une part de feu vacillant les stabilités. La part du feu est cette part de l’œuvre qui résiste, qui reste au-delà de toutes intentionnalité, au-delà de toute oppositionalité. Elle est ce qui rend toute opposition de concept intenable.

De par la vertu du feu, disons de la différance, qu’on se le rappelle avec « a », l’opposition nature/culture demeure caduque. La nature se complète dans son manque en produisant la culture. Cette dernière est à la fois condition de possibilité et d’impossibilité de la nature ; la différance au sein de celle-ci. La différance raye, rature, non seulement la nature dans son soi, mais aussi la culture et rend décidue la discernabilité. La différance, le feu ou la rature détermine le lieu ou nature et culture communiquent. Elle porte en elle ces deux valeurs. La rature ou la différance est la nature hors de soi. C’est la nature dans son supplément. C’est ce par quoi la nature se complète en voulant rayer son manque originaire à soi. La nature sécrète des suppléments qui se succèdent et se rayent. Chaque supplément caractérise un moment culturel accepté comme nature à la quête de sa sérénité. La nature est l’état et le processus dans lesquels nature et culture se complètent pour intégrer leur indécidable totalité. La culture c’est le revenir à la maison de la nature ; l’arme de sa réalisation. Néanmoins cette dernière ne se passe nulle part ailleurs que dans la nature. Elle est ce vers quoi se destine le monde sans s’y destiner, le lieu de toute dicibilité, donc de l’impossible dicibilité. La culture et la nature sont indissociables. On ne peut parler de l’un sans l’autre. La structure de supplémentarité les relie. La différance navigue indifféremment de la culture à la nature établissant entre eux des ponts par lesquels les virtualités de l’un produisent l’autre et vis-versa. Un mouvement de rature raye l’homogénéité à soi de chaque concept. Cette indissociabilité s’illustre aussi à prendre l’opposition parole/écriture.
La différance, bien sûr avec « a », étant au cœur de ce qui rature, brûle et disperse, peut-on la raturer ?

Nous pouvons utiliser la voix, ou encore la nature, mais nous avons vu comment elles sont sujettes à la brûlure. A vouloir faire une épistémologie de la différance, nous pouvons toujours prendre arguments auprès de la cosmologie ou de la théorie des catastrophes. Cependant la méthode que nous avons utilisée ne nous permet pas d’envisager la possibilité d’une réduction de la différance. La déconstruction vise ce qui résiste à toute opération de maîtrise. Cela signifie que même dans le cas d’une réduction de la différance, elle viendra quêter ce qui reste, c’est-à-dire la différance même. C’est pourquoi malgré tout le dire ici déployé, rien n’a été dit et tout est à recommencer. Notre problématique se démultiplie, poursuit et tien la route, se réserve pour des cogitations différées et en différance. Elle attend le nouvel jeune officier critique qui viendra l’achever : la relever.

Tels sont les résultats auquels nous avons abouti après notre analyse du mouvement derridien de la différance dans Le jeune officier de Georges Bouchard.

Comme principales difficultés rencontrées en chemin nous avons d’abord, le caractère périlleux se rapportant à l’exploration du sens. Ensuite de façon paradigmatique il nous est apparu laborieux de lire les écrits de Jacques Derrida propres à décourager l’intelligibilité, la compréhension et l’entance. Enfin, ne soulignons pas le tragique problème financier. Ayant installé notre production intellectuelle sous le sceau de l’enfantement, nous savons combien est douloureux et pénible celui-ci. Cette dernière difficulté est le signe de cette douleur propre à tout enfantement.

Sur ce, nous entrons en silence et nous tenons prêts pour d’éventuels explicitations. Nous vous remercions.







September 20, 2006 | 1:36 PM Comments  0 comments

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